Dimanche 6 février 2011 7 06 /02 /Fév /2011 16:17

Bâiller au Corneille ?


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Élisabeth Chailloux propose une « Illusion comique » qui privilégie la dimension spéculaire de l’œuvre et sa tonalité tragique au détriment du jeu dans toutes les acceptions qu’on peut donner au terme. Du coup, « une galanterie extravagante » bien sage, une « Illusion » inégale et bien peu comique.

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«  l’Illusion comique » | © Bellamy

On le sait, monter l’Illusion comique est une gageure. Si Corneille affirme dans l’examen de la pièce qu’un tel monstre ne peut avoir de descendance, on serait tenté d’ajouter qu’il est difficile de l’apprivoiser. De fait, objet composite formé d’un long prologue où l’ennui aime à se nicher, d’une comédie de tréteaux qui impose la prouesse, et d’une tragédie inattendue, l’œuvre ressemble à un habit d’Arlequin. C’est pourquoi il est difficile de n’y rien sacrifier. En outre, le spectateur, confronté à la bigarrure, peut perdre le fil, ne plus percevoir le savant travail mené par Corneille pour coudre les morceaux. Il faut donc faire saisir la trame sans alourdir le propos. Enfin, s’ajoute pour le metteur en scène contemporain l’épineux problème de la distance qui sépare le spectateur de cette pièce baroque et datée jusque dans son épilogue.

Or, aucune des réponses apportées par Élisabeth Chailloux à ces épineuses questions n’est totalement satisfaisante. Tout d’abord, ni les costumes ni la création sonore ne tranchent entre l’historicisation et l’actualisation. Baskets et chapeaux à plumes le disputent aux costumes des années 1930 ; les doux accords du Come Again de John Dowland, mélodie anglaise de 1597, sont d’abord fredonnés puis nous parviennent en musique de fosse, orchestrés par Sting. Certes, on pourrait songer que cette incertitude n’est que l’écho de l’incertitude générique de l’Illusion comique. Certes, du choc des époques pourrait résulter une heureuse alchimie. Il n’en est, à notre avis, rien. Et que dire quand des spectateurs se lèvent en affirmant que l’Illusion est moderne, car elle présente un écran et des comédiens en baskets ? Qu’espérer sinon qu’ils aient aussi perçu l’audace d’une œuvre qui pratique mélanges et collages, et dont la tragédie douce-amère du mariage fait entendre des accents qui n’ont rien à envier à Beaumarchais ou même à Lars Norén ?

Ces partis pris ne sont pas pour autant réussis

Les choix sont plus affirmés quand il s’agit de faire percevoir les jeux de miroir, d’écho de la pièce, ainsi que sa dimension spéculaire. Les nuages qui défilent sur un écran situé en fond de scène font ainsi percevoir l’évanescence de toute chose. Les croassements des corbeaux, déjà audibles au sein de la comédie, reviennent sans cesse pour rappeler que le dernier acte est sanglant sur le théâtre du monde. Quant au jeu des comédiens, en particulier celui de Lise et d’Adraste, il instille au sein de la comédie lui aussi des accents tragiques. Pour en être assumés, ces partis pris ne sont pas pour autant réussis. Les croassements inciteraient plutôt au sarcasme qu’à la méditation sur la mort. De même qu’on peut rester indifférent face aux images célestes et dépourvues de couleurs qui défilent. Surtout, on pourrait se demander si, à souligner les ressources tragiques de la comédie, on n’en vient pas à la nier. De Matamore, Corneille convient qu’il est un pur être de théâtre « inventé exprès pour faire rire » (1). Alors, d’où vient que dans la salle, on ait si peu réagi ?

Peut-être parce que les acteurs jouent à des mètres les uns des autres, formant de belles diagonales, soulignant la dimension spéculaire de l’œuvre mais manquant de corps et de rapports ? Débitant face public leurs répliques, ils laissent la scène vide, leurs comparses seuls. C’est pourquoi, même si Frédéric Cherbœuf (Clindor) a des talents d’athlète, même si Anne Cressent (Isabelle) bondit comme un cabri, le déploiement d’énergie tout comme des passages artificieux au sol ne suffisent pas à emplir la scène.

Ce n’est que lorsque la comédie s’achève (à la fin de l’acte IV), puis qu’elle laisse place à la tragédie, que le spectacle trouve le ton juste et propose de vrais et beaux moments de théâtre. La salle se tait alors vraiment, les vieillards assoupis se réveillent. C’est aussi le moment où les personnages féminins (merveilleusement interprétés par des femmes : Lara Suyeux et Anne Cressent, et par un homme : Adrien Michaux) envahissent l’espace de la scène avec leurs plaintes et leurs vieux contes d’honneur et d’amour. Isabelle, Rosine et Lyse sont alors des sœurs que la perfidie de Clindor unit. La parenté des personnages était déjà intelligemment mise en valeur par leur coiffure, elle l’est par leurs costumes et les échos des discours dans le dernier acte. Il aura donc fallu attendre, passer sur les coquetteries faciles (bras d’honneur, roulements de tambour, position de kung-fu…) pour que l’illusion tragique permette enfin de comprendre que l’art difficile du théâtre s’élève en ce haut point que l’on idolâtre. 

Laura Plas


(1) Propos de Corneille dans l’examen de la pièce.


L’Illusion comique, de Corneille

Petits classiques Larousse, coll. « Lycée »

Mise en scène : Élisabeth Chailloux

Avec : Frédéric Cherbœuf, Étienne Coquereau, Jean-Charles Delaume, Malik Faraoun, François Lequesne, Adrien Michaux, Sophie Neveu, Lara Suyeux

Scénographie, lumière : Yves Collet

Assistante à la scénographie : Perrine Leclère-Bailly, en collaboration avec Franck Lagaroge

Assistant lumière : Nicolas Bats

Costume : Agostino Cavalca, assisté de Dominique Rocher et Isabelle Gontard

Réalisation des costumes : Claire Joly, Fanny Mandonnet et Sophie Schall

Images de scène : Michaël Dusautoy

Son : Anita Praz

Masques et maquillages : Nathalie Casaert

Habilleuse : Dominique Rocher

Théâtre Firmin-Gémier - La Piscine • 254 , avenue de la Division-Leclerc • 92290 Chatenay-Malabry

Site du théâtre : www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr

Réservations : 01 41 87 20 84

Samedi 5 février à 20 h 30 et dimanche 6 février 2011 à 15 heures

Durée : 2 heures

22 € | 16 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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