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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 19:32

Copi personnel

 

« L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer », joué au Théâtre du Marais, à Paris ? Le titre et le lieu évoquent tout de suite une nouvelle pièce sur le « coming out », dans un quartier qui pourrait lui offrir un accueil facile ! Mais c’est mal jauger cette œuvre déroutante de Copi, magistralement interprétée par la toute jeune compagnie des Incandescents.

 

Je ne vous parlerai pas de l’histoire. Je vous dirai juste qu’il s’agit d’une mère et de sa fille, la Madre et Irina – mais sont-elles vraiment des femmes ? –, échouées dans la réfrigérante Sibérie, aux prises amoureuses de Mme Garbo et de l’officier Garbenko. Dehors, ce sont les étendues glacées d’où leur parviennent les hurlements des loups. Dehors, ce sont ces W.C. de gare où des cosaques vous baisent à la sauvette. Dehors, c’est enfin cette Chine fantasmée, terre promise d’un amour qui pourrait enfin se réaliser. Il s’agit surtout d’exil, de trouble autour du genre des protagonistes, de désir, d’amour avorté… Plus qu’une histoire à la narration linéaire, la pièce de Copi est l’occasion d’un feu d’artifice de situations déroutantes et de bravades, servies par une langue poétique, d’une innocente fraîcheur, et triviale, obscène jusqu’aux limites du supportable.

 

Cet auteur argentin, né d’une mère anarcho-catholique et d’un père artiste, journaliste et député antipéronniste, offre ainsi avec l’Homosexuel… un mélange détonnant de provocation et de poésie. L’on y retrouve la verve de l’exilé à Paris, montant avec Alfredo Arias, Jorge Lavelli ou encore Alejandro Jodorowsky des happenings qui défrayaient la chronique dès avant 1968. L’on y retrouve aussi l’esprit subversif qui l’a fait rejoindre Guy Hocquenghem dans le Front homosexuel d’action révolutionnaire, responsable d’un tournant décisif dans l’activisme homo autour des années 1970.

 

homosexuel

« l’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer »

 

Autant dire que l’Homosexuel… est tout sauf un gentillet spectacle sur l’importance d’être authentique dans sa vie sentimentale, fût-elle homosexuelle ! C’est une œuvre baroque, drôle et tragique ! Créée pour la première fois en 1971 par Jorge Lavelli à la Cité universitaire, reprise plusieurs fois depuis, elle reçoit des Incandescents une admirable adaptation. Non seulement par le jeu irréprochable des quatre comédiens, en particulier Nelson Ghrénassia (Garbenko) et Shady Nafar (Garbo), mais aussi par leur appropriation d’un univers esthétique puissant.

 

Les arrachements qui lui permettront enfin de vivre son désir

Abandonnant tout réalisme malvenu, Gilian Petrovski fait de la pièce de Copi une véritable performance queer, contestant la bien-pensance par la mise en scène de l’étrange et du saugrenu. Assisté de la plasticienne Camille Dumond et du photographe Matthieu Lemaire, soignant les lumières comme l’univers sonore, il crée un espace à la Dalì, version interlope, où une bouche « hénaurme » occupe tout l’espace, comme lieu de parole, mais aussi métaphore de la matrice maternelle. S’affranchir de la Madre, s’affirmer, renaître seront pour Irina les arrachements qui lui permettront enfin de vivre son désir. Cet univers visuel offre un bel hommage à un Copi qui fut à la fois dramaturge, romancier, dessinateur de presse et, comme Jodorowsky, de B.D.

 

Avec Une visite inopportune, pièce-testament créée en 1988 quelques mois après sa mort du sida, l’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer est sans doute une des pièces où Copi parle le plus de lui-même, et de la difficulté à dire ses amours et son désir. Dans cet univers de souffrance et de solitude, il exprime sa révolte contre les mépris, les interdits, les moralismes, les hypocrisies. Et c’est une guerre que les homosexuels, les « pédés » comme aimait à les appeler Copi, ne sont pas les seuls à devoir mener. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer, de Copi

Compagnie Les Incandescents • bâtiment C • 55, boulevard de Charonne • 75011 Paris

Mise en scène : Gilian Petrovski

Avec : Thibaut Corrion (Irina), Martin Douaire (la Madre), Nelson Ghrénassia (officier Garbenko), Shady Nafar (Mme Garbo)

Décor : Camille Dumond, Matthieu Lemaire

Photos : © Matthieu Lemaire

Théâtre du Marais • 37, rue Volta • 75003 Paris

Réservations : 01 45 35 75 87

Du 24 novembre au 20 janvier 2010, les mardi et mercredi à 19 heures ; relâche du jeudi au lundi

Durée : 1 h 10

12 € | 18 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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