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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 13:09

Les Désarrois du spectateur avignonnais


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Le metteur en scène flamand Guy Cassiers ouvre le Festival à l’Opéra-Théâtre, en adaptant, plusieurs années après « la Recherche du temps perdu » de Proust, un autre monument littéraire : « l’Homme sans qualités », de Robert Musil, roman-fleuve inachevé, paru dans les années 1930. Si le propos politique – la décadence des états européens – apparaît d’une étonnante actualité, on peut s’interroger sur la place de la vidéo dans la pièce : n’est-elle pas un contresens au texte de Musil, qui dénonce « la destruction du cœur humain » par le matérialisme triomphant ?

Comme des pions dérisoires sur le redoutable échiquier de l’Histoire, les comédiens semblent petits et fragiles sur ce plateau vide, devenu théâtre des hostilités. On dirait un ring. D’ailleurs, le personnage d’Ulrich, anti-héros du roman de Musil, ne pratique-t-il pas la boxe ? On pense à cette phrase de Bernard-Marie Koltès : « Un match de boxe résume pour moi tout l’art dramatique ».

Impossible, bien sûr, de relater toute l’intrigue politique et sociale de la pièce, qui décrit le déclin de l’Europe à la vieille de la Première Guerre mondiale. Mais quelques phrases résonnent par leur étonnante actualité : « C’est un homme sans qualités. Il y en a des millions de nos jours. C’est la race qu’a produite notre époque », dit Walter, l’ami d’enfance d’Ulrich. Plus tard, le personnage de Diotime, grande prêtresse de la civilisation autrichienne, déplore la disparition de « l’âme » en une époque tristement matérialiste, qui « a rationnalisé le cerveau humain et détruit le cœur de l’homme ». Tandis que le texte de Musil interroge la concurrence entre le capitalisme et la culture, l’omniprésence de la vidéo dérange : n’impose-t-elle pas ses effets, au détriment de l’interprétation des comédiens ? Soumis à l’objectif des caméras, ceux-ci adoptent un jeu lent et statique, incarnant autant de « postures » morales et politiques : Diotime l’idéaliste, Arnheim le capitaliste, von Schattenwalt le militariste, Stumm l’ignorant.

homme-sans-qualités koen-broos

« l’Homme sans qualités » | © Koen Broos

Dans la troisième et dernière partie de la pièce, la projection grand format d’un tableau de James Ensor, l’Entrée du Christ à Bruxelles, évoque justement une foule en révolte contre ces représentants de la vieille Autriche-Hongrie. Puis l’image se trouble et apparaît striée à l’horizontale : autant de barrières qui emprisonnent les comédiens dans un étrange labyrinthe virtuel ? Ce dispositif technologique est certes impressionnant : magistral, esthétique, il s’impose par sa très grande virtuosité. Mais sert-il vraiment le propos de Musil ? Au final, les zooms sur les visages des deux frères ennemis, Walter et Ulrich, ne fait qu’illustrer leur antagonisme.

Un bémol, cependant. Dans la deuxième partie de la pièce, les trois personnages féminins, Diotime l’égérie de salon, Bonadea la maîtresse délaissée, et Clarisse l’épouse de Walter, racontent le même rêve érotique. Tandis que les comédiennes sont éloignées les unes des autres sur le plateau, les gros plans sur leurs visages se rapprochent à l’écran, jusqu’à se confondre. Là, l’image prend tout son sens, car elle dit autre chose que le texte. Elle suggère le hors-champ d’une autre histoire, impossible. Ne réalise-t-elle pas le fantasme inassouvi d’Ulrich et de Diotime : « N’avez-vous jamais été nue au milieu de ces gens et ne vous êtes-vous jamais laissé embrasser ? ».

Dans ce crépuscule des idoles européennes, martelées au rythme de la musique wagnérienne, les ambitions les plus folles s’expriment : « Supprimer le capitalisme » ? « Interdire le socialisme » ? Face à la « bravitude » – le mot est osé – du peuple, Ulrich revendique une liberté sentimentale, mais liberté négative, fictive : « Essayons de nous aimer comme si vous et moi étions les personnages d’un écrivain, qui se rencontrent dans les pages de son livre ». Il ne croit pas si bien dire : l’amour sera le sujet du deuxième volet de la trilogie, prévu en septembre 2011. Patience, l’Homme sans qualités n’a pas fini de nous en apprendre sur notre propre décadence… 

Estelle Gapp


L’Homme sans qualités I (De man zonder eigenschappen I), d’après Robert Musil

Compagnie Toneelhuis

www.toneelhuis.be

Tél. + 32 (0)3 224 88 39

Création 2010

Spectacle en néerlandais, surtitré en français

Mise en scène : Guy Cassiers

Adaptation : Filip Vanluchene, Guy Cassiers, Erwin Jans

Dramaturgie : Erwin Jans

Avec : Dirk Buyse, Katelijne Damen, Gilda De Bal, Vic De Wachter, Tom Dewispelaere, Johan Van Assche, Liesa Van der Aa, Wim Van der Grijn, Marc Van Eeghem, Dries Vanhegen

Adaptation musicale et interprétation au piano en direct : Johan Bossers

Scénographie : Guy Cassiers, Enrico Bagnoli

Lumière : Enrico Bagnoli

Son : Diederik De Cock

Costumes : Belgat / Valentine Kempynck, avec Johanna Trudzinski

Montage d’images : Frederik Jassogne

Assistante à la mise en scène : Lutje Lievens

Responsable de la production : Michael Greweldinger, Frank Hardy

Techniciens : Diederik Hoppenbrouwers, Jeroen Kenens, Ivan Renette

Habilleuses : Kathleen Van Mechelen, Monique Van Hassel

Traduction de surtitres : Monique Nagielkopf

Surtitrages : Erik Borgman, Dirk De Hooghe

Blog vidéo : Lise Van den Briel

Opéra-Théâtre • place de l’Horloge • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 8, 9, 10 juillet 2010 à 21 h 30, 11 et 12 juillet à 15 heures

Durée : 3 h 30, entracte compris

27 € | 21 € | 16 € | 13 €

www.festival-avignon.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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