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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 16:26

Chronique d’une exclusion annoncée


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Dans un monologue étouffant, Philippe Eustachon nous fait partager les pensées d’un correcteur mis au placard puis à la porte. Un texte aux aspects kafkaïens dont la mise en scène n’est franchement pas évidente.

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« l’Homme du coin » | © Christophe Raynaud de Lage

Le nouvel opus de Ronan Chéneau nous présente un antihéros. Petit col blanc, il ressemble à tout un chacun. On ne remarque son travail que s’il commet une bévue puisqu’il est correcteur. D’ailleurs, il occupe un bureau dans le coin et ses collègues le surnomment « l’Impasse ». Le surnom en dit long. Il est comme le programme d’un monologue qui nous raconte comment un homme se laisse exclure de son travail.

Philippe Eustachon incarne bien ce personnage ordinaire, si obnubilé par sa tâche qu’il en devient aveugle. Son vêtement informe comme sa voix douce le désignent de fait comme la parfaite victime d’une société de winners. Même sa parole est inefficace. En effet, alors même qu’il s’adresse à nous, les mots glissent. Sa tentative pour briser le quatrième mur apparaît vaine. Car nous restons silencieux dans le noir, ne répondons pas. Au contraire, bercés par les répétitions du monologue comme par le ronflement de la bande-son, nous nous endormirions presque.

De toute façon, cette léthargie du spectateur est d’une certaine manière l’écho de l’attitude du personnage. Car l’homme du coin corrige mais ne juge pas. Il ne se rebelle pas, se contentant de se venger finalement sur les objets. Il est un rouage qui ne saurait dire non au mécanisme. Il reproduit les gestes dont il est victime à l’égard de celui qui occupe une position encore moins favorisée : l’exclu des exclus : le S.D.F. Son histoire est donc une tragédie, car il ne sait pas la modifier. Ajoutons qu’il ne sait pas non plus aller vers les autres pour trouver des solutions. Le choix du monologue en dit d’ailleurs long sur cette solitude.

En fait, on songe à Kafka quand on voit cet homme en butte à l’hostilité d’un bureau, accusé sans raison comme dans un cauchemar. Il ressemble au scarabée que l’on néglige, méprise, et qui finira sous le talon. Il se perd dans le méandre de ses pensées comme dans une toile d’araignée ou un labyrinthe. Pour le montrer, le texte est redoutable. Le choix d’une scénographie réduite et le travail sur la bande-son permettent d’ailleurs de mettre en évidence sa musique.

En définitive, comme le personnage, nous attendons que quelque chose arrive, mais tout a déjà eu lieu. Comme lui, nous éprouvons dans notre corps le long et monotone ressassement du texte qu’il corrige et partage avec nous. Comme lui, nous voudrions hurler que cela s’arrête… Échec ou réussite du projet ? En tout cas, c’est loin d’être une partie de plaisir. 

Laura Plas


Voir aussi Cannibales, critique d’Aurore Krol.

Voir aussi Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue, critique d’Estelle Gapp.


L’Homme du coin, de Ronan Chéneau

Cie Les Witotos

Courriel de la compagnie : leswitotos@gmail.com

Conception et interprétation : Philippe Eustachon

Regard extérieur et direction d’acteur : Marie-Christine Soma

Scénographie et costume : Yvett Rotscheid

Création sonore : Thomas Turine

Régie générale et lumières : Léandre Garcia Lamolla

L’Échangeur • 59, avenue du Général-de-Gaulle • 93170 Bagnolet

Metro : ligne 3, arrêt Gallieni

Bus : 76, 102, 318, arrêt Charles-de-Gaulle

Réservations : 01 43 62 71 20

Site du théâtre : www.lechangeur.org

Courriel du théâtre : info@lechangeur.org

Du 5 avril au 15 avril 2013, du lundi au samedi à 20 h 30, les dimanches à 17 heures, relâche le mercredi

Durée : 1 h 40

13 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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