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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 00:28

Pour rire

ou pour s’inquiéter ?


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


La Cie Théâtre du Coq-et-de-l’Âne reprend un texte de Carlos Semprún qui a plus de quarante ans, mais n’a rien perdu de sa modernité.

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« l’Homme couché » | © Fabienne Bidois

Le Théâtre du Coq-et-de-l’Âne à Vern-sur-Seiche (Ille-et-Vialine) fêtera ses trente ans l’an prochain. C’est une de ces compagnies qui honorent le beau nom d’amateur. Ses membres connaissent le théâtre, l’aiment et le servent. Le théâtre de texte est leur affaire. Parmi les auteurs des treize pièces présentées au public, on trouve Anouilh, Emmanuel Roblès, Nicolaï Erdman, Eduardo Scarpetta, Eduardo Manet, Milan Kundera, etc. Leur dernière création est l’Homme couché de Carlos Semprún Maura (1926-2009), écrivain, journaliste, auteur de plus de 70 pièces, principalement pour la radio. Il est le frère de Jorge Semprún, académicien Goncourt, qui fut fait docteur honoris causa de l’université Rennes-II - Haute Bretagne en 2007.

Bertrand Poirot Delpech, dans le Monde du 15 janvier 1971 résume parfaitement l’Homme couché en ces termes : « La pièce de Carlos Semprún Maura rappelle précisément [l’]école du non-sense. On y voit un nommé Boris qui a résolu de ne plus se lever, de vivre couché, non par maladie – au moins physique – mais par nonchalance profonde, comme le fameux Oblomov de Gontcharov, par manque d’appétit à agir. Autour de lui s’agitent une femme-mère bavarde et résignée, une ancienne maîtresse qui prétend avoir perdu l’usage de ses bras, l’amant de cette dernière, jaloux prêt à tirer, et des marins qui déposent périodiquement de mystérieux paquets, tandis que se développent, vers le port proche, d’inquiétantes épidémies venues d’Orient. ».

La pièce avait été créée à la fin de l’année précédente au théâtre du Lucernaire, dans une mise en scène de Laurent Terzieff. On retrouve dans la distribution des acteurs fétiches de l’avant-garde à l’époque : Lucien Raimbourg, qui fut le créateur de Godot, Pascale de Boysson et Laurent Terzieff lui-même, interprètes d’Albee, de Schisgal, etc. Le Théâtre du Coq-et-de-l’Âne ne s’est nullement laissé impressionner, et c’est très crânement qu’il a mis ses pas dans ceux de ses illustres devanciers.

Aspect bricolé

Le décor brille par son dénuement et son aspect bricolé comme les aime Louis-Guy Houssin, le metteur en scène de la compagnie depuis vingt ans. L’espace de jeu est cerné par des tentures marron et sales. Au centre se dresse un lit dont la tête peut se relever, flanqué de deux tabourets qui font office de tables de nuit. Côté cour, un semblant de table de bistrot et une chaise de même acabit et, tout près, une desserte en bois de palette, peinte en bleu et blanc, surmontée de trois cafetières démodées. Au fond, une bouée.

Louis-Guy Houssin compose un Boris plutôt jovial, mais dont la placidité a le don d’énerver sa compagne-servante, Marie, interprétée par Huguette Houssin. Elle donne une vision assez lisse du personnage, sempiternelle bavarde qui affirme régulièrement aimer Boris, mais semble s’être résignée à ce que cet amour ne soit pas payé de retour. La marionnette à commérages et la machine à faire du café ne semble s’animer que quand elle trouve l’ex-maîtresse de Boris dans le lit de ce dernier. Colère et détermination la dominent quand, dans un manège assez drôle, elle reconquiert une place dans « son » lit. Elle rend tangibles la tristesse et l’accablement qui menacent de submerger Marie quand elle comprend que Boris pourrait lui échapper autrement que par son indifférence. Boris, dont la santé paraît inaltérable malgré une année passée au lit, ne sort de son flegme que quand Nada, son ancienne maîtresse, réapparaît dans sa chambre et dans sa vie. La flamme amoureuse illumine son regard avant que les excentricités de Nada ne le replongent dans sa léthargie, puis qu’il ne cède à la colère, devenant proprement odieux avec Marie.

Mouette affolée

Véronique Guerch, dans le rôle de Nada, est tout simplement remarquable. Elle a tout de la mouette affolée, qui ne sait où aller, quand elle se sent prise au piège de la chambre et de sa folie. On la retrouve, toute de noire vêtue, jouant les vamps de cinéma et la femme fatale quelque temps plus tard. Jean-Paul Brandého, dans le rôle de différents marins porteurs de paquets mystérieux, et Daniel Rivalin, en amant malheureux de Nada et en chauffeur de taxi, parviennent à de vraies transformations par leur seul jeu.

Et le sens, direz-vous ? Il serait vain dans ce théâtre de l’absurde de chercher un sens univoque. Des pistes s’ouvrent devant nous, mais il est inutile de chercher si Boris reste couché parce qu’il refuse son existence moutonnière, ce que peuvent être ces mystérieux paquets qui semblent mortifères, qui sont ces marins que l’on pourchasse et abat dans les rues. La réalité est complexe et plurivoque comme cette langue si prenante de Carlos Semprún Maura, alliance indissoluble du soutenu, du sublime et du vulgaire le plus prosaïque. Une seule chose s’impose : le spectacle d’une pauvre humanité faite d’êtres en perpétuel décalage et donc incapables de se comprendre, acteurs malgré eux de leur propre vie. 

Jean-François Picaut


L’homme couché, de Carlos Semprún Maura

Théâtre du Coq-et-de-l’Âne • 4, rue Anatole-Le-Braz • 35770 Vern-sur-Seiche

02 99 62 89 09

Courriel : theatre.coqetane@orange.fr

Mise en scène : Louis-Guy Houssin

Avec : Louis-Guy Houssin (Boris), Huguette Houssin (Marie), Véronique Guerch (Nada), Jean-Paul Brandého (les Marins), Daniel Rivalin (Joseph et le Chauffeur de taxi)

Avec la voix d’André Marcon

Lumières : Martine Jégu

Son : Fabienne Bidois

Salle multifonction • 35150 Chanteloup

Samedi 6 avril 2013, à 20 h 30

Durée : 1 h 30

10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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