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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 23:27

Gainsbourg, Bashung :
le désir, désespérément


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Le sexe, la folie, la mort. Trois thèmes obsédants occupent « l’Homme à tête de chou », sorte de comédie musicale conceptuelle qui abrite un drôle de drame.

Sur la scène, on voit comme seul décor un fauteuil vide et une lumière tamisée aux reflets bleu pétrole. Sans être dans une transcription totalement narrative, Jean-Claude Gallotta fait le choix de la sensation, et les personnages sont évoqués plus qu’incarnés. Les quatorze danseurs tanguent ainsi avec l’absence et la solitude dans des chorégraphies sexuelles et douloureuses.

Précurseur de la nouvelle danse française, le chorégraphe emporte les spectateurs dans un ballet rythmique ponctué de passages tribaux et de sensualité agressive. Ses danseurs, aux personnalités fortes et aux gestes aiguisés, nous percutent dans les angles, au sol ou en fond de scène. Les tableaux donnent simultanément à voir des propositions de groupe et des solos ou des duos décentrés. C’est constamment dans cet écart entre union et exclusion qu’il se produit quelque chose qui procède de la rupture ou du désespoir.

Un ballet décalé, car au centre de tout il y a une voix, la voix tragique d’Alain Bashung qui donne une élégance romantique aux textes de Gainsbourg, estompe son cynisme et rend terriblement touchants certains passages clés. On pense par exemple aux superbes Variations sur Marilou où des chœurs féminins viennent se fondre dans les syllabes que Bashung désarticule onctueusement de sa voix fatiguée et poétique.

« L’Homme à tête de chou »

Dansé très lentement comme pour décomposer le geste et le rendre symbolique, le moment du meurtre à l’extincteur est d’une force inouïe. Renversant la figure de la diabolique petite peste Marilou en un pantin fragile aimanté aux gestes de son amant, il est le lieu du basculement vers l’irréversible. Lieu où une « Marilou sous la neige » traverse une dernière fois la scène, le corps nu et désarticulé envahi de spasmes nerveux, poupée cassée mais toujours rock’n’roll.

Denis Clavaizolle a enrichi de longues plages musicales les trente-cinq minutes initiales que comptait l’album. Ces orchestrations additionnelles sont fidèles à Gainsbourg, dont on retrouve la rythmique tribale qu’il affectionnait, mais en plus angoissée, plus urgente et stridente pour évoquer la tension d’un désir fou.

Certaines standing ovations sont amplement méritées. Surtout quand Jean-Claude Gallotta a eu l’élégance de ne pas transformer son projet en un hommage, et n’a pas hésité à jouer avec le matériau si impressionnant que lui ont laissé deux des monstres sacrés de la chanson française. Bien sûr l’intime est en jeu et perceptible à tout moment, bien sûr le manque est tout autant un deuil qu’un thème. Mais cela n’enlève rien à l’exigence esthétique d’une œuvre faite de pulsations érotisées, oscillant entre tendresse et jalousie, tragique et grotesque de l’amour. C’est peut-être de là que naît sous nos yeux une forme totale et bouleversante.

Ainsi, du vide du fauteuil, une vie semble progressivement s’élever, évoquée par les regards des danseurs, leurs caresses à cet objet qui est peut-être la seule présence incarnée du spectacle. La relation, le dialogue corporel qui s’instaure va conduire les interprètes à venir tour à tour faire l’amour à ce fauteuil en avant-scène. Sensualité noire et déroutante, pleine d’hommes qui s’agrippent à des icônes en fuite, et qui se termine forcément sur la voix résonnante de Bashung. 

Aurore Krol


L’Homme à tête de chou, de Jean-Claude Gallotta

Paroles et musiques originales : Serge Gainsbourg

Dans une version enregistrée pour ce spectacle par Alain Bashung

Avec : Adrien Boissonnet, Sylvain Decloitre, Nicolas Diguet, Hajiba Fahmy, Ximena Figueroa, Marie Fonte, Ibrahim Guétissi, Benjamin Houal, Yannick Hugron, Cécile Renard, Éléa Robin, Thierry Verger, Loriane Wagner, Béatrice Warrand

Assistante à la chorégraphie : Mathilde Altazar

Dramaturgie : Claude-Henri Buffard

Costumes : Jacques Schiotto et Marion Mercier

Orchestration, musiques additionnelles et coréalisation : Denis Clavaizolle

Mixage et coréalisation : Jean Lamoot

Directeur technique : Pierre Escande

Régie son : Antoine Strippoli

Régie costumes : Marion Mercier ou Anne Jonathan

Remerciements à Chloé Mons, Yves Quérol, Gérard Michel, Olivier Caillart

Avec l’aimable autorisation de Barclay-un label Universal

Production : Jean-Marc Ghanassia et le Centre chorégraphique national de Grenoble

Coréalisation : Théâtre du Rond-Point

Le Quartz, scène nationale de Brest • square Beethoven, 60 rue du Château • 29200 Brest

Les 20 et 21 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

Réservations : 02 98 33 70 70 ou www.lequartz.com

21,5 € | 19 € | 14,5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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