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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 01:52

Heureusement, il y avait Marilou…


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Deux artistes aussi puissants – et aussi morts… – que Gainsbourg et Bashung portés à la scène : on est intrigué. On s’attend à de l’émotion saupoudrée d’érotisme, et relevée d’une pointe de cruauté. À cet égard, la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta est un peu décevante, assassinée par des lumières fort disgracieuses et une absence de complexité qui frustre franchement. Heureusement, il y avait Marilou, une danseuse magnifique de grâce, de présence et de force.

homme-a-tete-de-chou2Avant d’aller plus avant, il faut, au sujet de ce spectacle, rappeler une chose essentielle : Alain Bashung, à l’origine, devait se trouver inclus dans la mise en scène et interpréter les chansons en direct. La disparition du chanteur étant survenue en cours de travail, la bande sonore utilisée pour le spectacle et la mise en scène avec cette chaise vide, où le chanteur était supposé se tenir à l’origine, sont des stratagèmes – plus ou moins heureux – pour faire face à cette situation très délicate. Du coup, il est évident que l’interprétation d’Alain Bashung déçoit un peu, n’étant pas du tout à la hauteur de sa puissance. On sent l’inabouti, le partiel, tout ce « manque à être » laissé comme une béance dans le tissu musical.

Un désir à rendre fou

L’Homme à tête de chou est un des deux albums narratifs de Gainsbourg : un journaliste tombe amoureux d’une shampouineuse très frivole et fort infidèle du nom de Marilou. Il sombre peu un peu dans la folie (« Dès que je me vis exclu de ses jeux / Érotiques j’en fis une maladie. ») et finit par la tuer à coups d’extincteur. Notre Marilou est donc l’objet d’un désir à rendre fou. On l’imagine sensuelle, déroutante, femme animale. C’est ici que commence l’erreur (l’horreur aussi) des lumières : blanches, crues et tombant à la verticale sur les danseurs, elles nous révèlent avec une précision d’anatomiste les moindres muscles. Les danseuses, fort jolies au demeurant, sont donc tout en côtes saillantes et muscles abdominaux. Adieu souplesse et sensualité, bonjour force et rudesse ! L’ambiance très froide créée par ces lumières au néon disparaît vers le milieu du spectacle, et l’on a alors l’impression que tout le spectacle a changé. Le somptueux duo amoureux dans la pénombre, intime, tendre et subtil, est la meilleure illustration de l’importance des lumières dans le cadre d’une représentation.

Les danseurs sont nombreux, et l’organisation scénique est proche de celle d’une tragédie grecque : un groupe de danseurs interprète la partition du chœur tandis qu’un couple fait figure de coryphée, de soliste, et les rôles changent. La dynamique qui en découle est non seulement intéressante mais très réussie. Cependant, si Gallotta (ce qui se comprend aisément quand on connaît l’œuvre de Gainsbourg) s’est inspiré des mouvements de danses tribales avec force mouvements de bras et rythmes saccadés, on reste sur notre faim. Une fois le langage décrypté, on a un peu envie de dire : « Et puis ? ». On voudrait une progression de ce langage, qu’il soit déplacé, qu’on aille vers un ailleurs, que les corps vivent une histoire autrement que par la périphrase des textes. Ce manque-là donne à la chorégraphie quelque chose de gesticulant, d’un peu gratuit, de bavard. Exception faite du duo dans la pénombre et de la superbe illustration dansée du morceau Flash Foward. L’homme y surprend sa bien-aimée entre quatre bras, semblant « une guitare rock à deux jacks ». La chorégraphie de Gallotta, d’une sexualité brute, sans chichis ni faux-semblants est d’une troublante beauté. Explicite sans être jamais vulgaire, respectueuse sans être consensuelle, la danse exhale le désir pur sans opprobre ni provocation.

L’éclairage « bloc opératoire »

Mais la thématique du désir, surtout lorsque celui-ci est exprimé par les mots de Gainsbourg, comporte son lot d’écueils. Et Gallotta, hélas, est tombé dans cette facilité contemporaine de la nudité, rendue en outre fort disgracieuse par la faute de l’éclairage « bloc opératoire ». Les nombreux défauts de ce spectacle, qui est bien en deçà de ce qu’il aurait pu être, ont été éclipsés par une danseuse dont le talent m’a ébloui durant une heure. Les cheveux noirs au carré, une frange au-dessus de ses grands yeux, elle évoluait dans l’espace avec cette élasticité féline et animale qui est l’habit de Marilou. On la remarque surtout dans le morceau Variation sur Marilou où elle danse la partie solo. Cette chanson, probablement une des plus belles de l’album, évoque les plaisirs solitaires de Marilou. Entre femme fatale et babydoll, on ne pourrait alors douter que c’est pour elle que Gainsbourg écrivait : « D’un doigt sexe symbole / S’écartant la corolle / Sur fond de rock’n roll / S’égare mon Alice / Au pays des malices / De Lewis Caroll. ». 

Lise Facchin


L’Homme à tête de chou, d’après Serge Gainsbourg

Chorégraphie : Jean-Claude Gallotta

Assistance chorégraphie : Mathilde Altaraz

Mise en scène : Jean-Claude Gallotta

Interprétation : Alain Bashung

Avec : Adrien Boissonnet, Sylvain Decloitre, Nicolas Diguet, Hajiba Fahmy, Ximena Figueroa, Marie Fonte, Ibrahim Guétissi, Benjamin Houal, Yannick Hugron, Cécile Renard, Éléa Robin, Thierry Verger, Lorianne Wagner, Béatrice Warrand

Dramaturgie : Claude-Henri Buffard

Costumes : Jacques Schiotto et Marion Mercier

Orchestration : Denis Clavaizolle et Jean Lamoot

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Du 27 novembre au 19 décembre 2009 à 20 h 30, le dimanche à 15 heures, relâche les lundis et les dimanches 6 et 13 décembre 2009

Durée : 1 h 15

35 € | 20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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