Mercredi 1 février 2012 3 01 /02 /Fév /2012 19:35

Piazzolla puzzle


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Spectacle hybride, « l’Histoire du tango d’Astor Piazzolla » se veut autant un portrait impressionniste du maître argentin qu’une démonstration de virtuosité.

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« l’Histoire du tango d’Astor Piazzolla » | © Cédric Samson

Voilà un spectacle hybride, voire, n’ayons pas peur des mots, inclassable. Est-ce un spectacle de danse ? Oui, c’est sûr : en solo, en duo, ou à trois, la danse tango est bien là, interprétée superbement par un danseur et surtout des danseuses d’une souplesse féline. C’est le côté fascinant du tango : sensualité, agilité stupéfiante des jambes perchées sur des talons aiguilles himalayens. Un spectacle musical ? Aussi : derrière un léger voile qui laisse voir leur présence autant qu’il les dissimule, cinq musiciens (parmi lesquels la violoniste assure aussi de fort belle manière le chant) jouent, parfois seuls, parfois pour accompagner la danse.

Mais, en plus de cela, le metteur en scène Gilles Saïssi se fait fort de placer la danse et la musique en regard de la vie de Piazzolla et de l’histoire de l’Argentine. Pour cela, il a recours à des projections vidéo qui s’affichent sur le grand voile translucide : images flottantes, pas toujours très lisibles, fragments d’histoire qui composent un album par petites touches. Sauf qu’à vouloir éviter la biographie pure, la mise en scène nous perd un peu : quels sont les liens entre Piazzolla et les différents personnages représentés ? Où est-il, que fait-il ? Peut-être le saurait-on si l’on comprenait plus souvent les enregistrements de la voix de Piazzolla diffusés en même temps que les images. On entend le compositeur s’exprimer à plusieurs reprises en français (il vécut en France une partie de sa vie), mais on se sent quand même bien frustré de passer à côté d’une bonne partie de son discours. Est-on obligé, pour faire branché, de volontairement ne pas se faire comprendre du spectateur ? Alors, certes, même les Trois Coups proclament, suivant Louis Jouvet, que « Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. ». Mais quand même…

Mélange de styles

Peut-être aiguillonné par la crainte de verser dans un style trop pédagogique, trop démonstratif, le metteur en scène opte également pour ce ton « brut de décoffrage » quand il juxtapose plusieurs fois sans commentaires des flots d’images historiques ou personnelles avec la musique jouée et/ou chantée. L’idée étant sans doute que le spectateur se laisse imprégner par l’esprit de la musique, établisse lui-même des connections subjectives entre ce qu’il entend et ce qu’il voit. Mais le procédé a tendance à s’épuiser et le temps à devenir un peu longuet, d’autant que les musiques choisies, quoique bien interprétées, ne sont pas des plus percutantes. Ainsi, le metteur en scène a l’air de lui-même succomber à la fascination populaire exercée par Evita Perón, la femme du président argentin, lors d’une longue séquence « vidéo-musicale »… De façon générale, la musique manque un peu de tranchant. Quelques moments plus emportés, plus sanguins, auraient été les bienvenus.

L’autre axe du spectacle est de montrer comment la musique de tango fait vibrer des sentiments universels, des angoisses intimes, à travers des chorégraphies contemporaines, laissées au talent longiligne de Sophie Raynaud. Bien vu : la résonance pathétique de la célèbre Milonga del angel opère remarquablement bien avec le solo très lyrique, plein d’émotion, de la danseuse en robe blanche toute simple. De même, un pas de deux voit les danseuses enlever leurs très symboliques chaussures à talons pour danser pieds nus – un geste que l’on retrouve, avec la même réflexion sur les codes de la danse, dans la chorégraphie Voie sans voix de Nicolas Paul.

Ce mélange de styles a priori étrangers l’un à l’autre, le spectacle nous montre que c’est précisément ce qui fait le côté très innovant de Piazzolla. C’est lui qui fait du tango une musique d’orchestre, non faite pour être dansée, et qui déclare – en parlant de lui-même à la troisième personne ! – que tout « héritier de Piazzolla » devra d’abord passer par le conservatoire… 

Céline Doukhan


L’Histoire du tango d’Astor Piazzolla, de Gilles Saïssi

Compagnie Meditango

04 90 27 14 31

http://www.compagniemeditango.com/

gilles.saissi@sfr.fr

Mise en scène : Gilles Saïssi

Avec :

– danseurs : Elena Albekova, Karine Soucheire, Sophie Raynaud, Fabrice d’Agostino

– musiciens : Béatrice Guiffray, Frédéric Viale, Claude Tédesco, Gilles Saïssi, Renaud Duret

Théâtre municipal de Fontainebleau • rue Richelieu • 77300 Fontainebleau

Réservations : 01 64 22 26 91

Le 27 janvier 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

De 12 € à 38 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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