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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 15:08

Double marivaudage
au Théâtre 13


Par Anaïs Heluin

Les Trois Coups.com


En cette rentrée du théâtre, les reprises de pièces classiques abondent, et prennent souvent l’allure de travaux scolaires, plus ou moins brillants. Heureusement, de véritables créations de maître se démarquent. C’est le cas de « l’Épreuve », « fable cruelle de Marivaux », mise en scène par Sophie Lecarpentier au Théâtre 13.

epreuve solveig-maupu

« l’Épreuve » | © Solveig Maupu

L’air décontracté, à peine occupés par la tâche qui les réunit, des jeunes gens s’affairent sur le plateau. Ils y installent des chaises, complètent un décor aux allures de salle de réunion. Le temps de mesurer la distance qui nous sépare de Marivaux et de l’Épreuve qui nous est promise, et voilà que le signal retentit : « Bon, on peut y aller ! ». Une discussion animée s’amorce, sur, je vous le donne en mille, l’auteur de la pièce à laquelle on pensait assister. Qui eût cru que Marivaux fût encore aujourd’hui source d’un débat passionné, autant que de considérations amusées ? C’est que nous sommes dans les coulisses d’un théâtre, un des rares lieux où une telle chose demeure possible, pour notre plus grand plaisir. D’interprétation psychologique en éclairage historique, les rôles se précisent. Nimbée d’une autorité supérieure, la metteuse en scène se distingue des six acteurs, aux prises avec leurs a priori, et avec leurs démons personnels.

On assiste alors à la construction d’une pièce. On rit du bricolage, de la petite cuisine préparée par chacun pour se mettre en condition. L’intrigue de l’Épreuve nous est révélée par bribes, notre attention est sollicitée afin de retisser les mailles éparses qui nous sont proposées. Mais la mise en scène de Sophie Lecarpentier, et c’est là qu’elle démontre son efficacité, se joue de nous, et ce durant toute la première partie du spectacle. Alors que l’on a fini par se faire à l’idée de n’assister qu’à la répétition de la pièce de Marivaux, voilà que le texte original, et en bon ordre, se fait entendre. Les amours compliquées, les marivaudages seulement devinés auparavant sont révélés. Mais le piège mis en place par Lucidor afin de s’assurer de l’affection de l’élue de son cœur, Angélique, n’est plus tout à fait marivaldien, ou plutôt, il l’est doublement.

Ce double enchâssement met en évidence sa modernité

On retrouve tous les ingrédients mis en place lors de la répétition, et la machination de Lucidor, qui teste sa belle, apparaît alors comme une mise en abyme, qui se superpose à celle qu’était déjà la répétition. Loin d’alourdir la pièce d’origine, ce double enchâssement met en évidence sa modernité, et même son universalité. Les héros de Marivaux, jeunes gens immatures, incapables d’avouer leurs sentiments, ont beaucoup en commun avec les acteurs, qui en préparant leur spectacle marivaudaient sans le savoir. C’est un double niveau de jeu qui est alors imposé aux comédiens, dans lequel ils brillent tous, autant dans leur rôle d’étranger à la psychologie fantasque de leur personnage, que dans le rôle de ces derniers, avec qui ils ne semblent pourtant jamais faire tout à fait corps. C’est que cette pièce au visage clownesque est une réflexion sur les rapports entre réalité et faux-semblants, qui entraîne l’ensemble des composantes de la représentation dans l’ère du doute, et de la dérision.

Du décor à la lumière, en passant par la gestuelle des acteurs, tout a été l’objet d’un discours lors de la première partie du spectacle. Pourtant, à cause du règne des faux-semblants qui brouille les pistes, on ne peut croire tout à fait à ces explications, qui n’épuisent donc pas le sens de tout ce qui se passe sur scène. Ainsi, le mur rouge aux découpages géométriques, décrit par la metteuse en scène comme une « folie architecturale » telle qu’on en faisait au xviiie siècle, semble recéler plus de mystères que si on n’en avait rien dit. Il en va de même pour les costumes, prétendument inspirés de Deborah Hopper, qui voit dans l’habit de tous les jours la meilleure tenue de théâtre. C’est que tout est donné à penser, et pas seulement à regarder. Emportés par le rythme enlevé du spectacle, nous voilà, sans y avoir pris garde, en train de réfléchir au théâtre, à Marivaux, et aussi à notre propre condition de spectateurs. Car nous sommes transformés en carrefour d’une expérience captivante, qui n’est autre que celle du jeu de la vie. 

Anaïs Heluin


L’Épreuve, farce cruelle de Marivaux

Mise en scène : Sophie Lecarpentier

Avec : Xavier Clion, Hélène Fancisci, Vanessa Koutseff, Sophie Lecarpentier, Solveig Maupu, Emmanuel Noblet ou Stéphane Brel, Julien Saada

Création lumière : Orazio Trotta

Création sonore : Sébastien Trouvé

Costumes : Solveig Maupu

Théâtre 13 • 103A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 7 septembre au 17 octobre 2010, les mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

24 € | 16 € | 11 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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