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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 19:21

L’école des comédiens


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Pour ce quatrième Molière, les jeunes sortis du conservatoire devaient « se débrouiller seuls ». Et puis Gwenaël Morin n’a pas tenu l’immobilité ni le silence qu’il s’était imposés et il est venu mettre sa patte dans ce spectacle qui porte donc sa marque de fabrique.

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« l’École des femmes » | © Benoît Martin

Ainsi, comme à l’accoutumée chez Gwenaël Morin, on a fait l’impasse sur les décors, sur les costumes, sur presque tous les accessoires, sur les lumières (dans la salle comme sur le plateau, le même éclairage classique, rien ne distingue les deux espaces), sur les sons, le bruitage, la musique, absents. Le texte, rien que le texte, tout le texte, porté par des comédiens pour des spectateurs. Le texte par ce qu’il nous apprend des personnages, de leur histoire, de leurs rapports, de leur évolution.

À quelques détails près cependant, qui font qu’on n’est pas une fois de plus dans l’exacte même configuration. À commencer par la distribution. Pour une fois, les rôles n’ont pas été tirés au sort, les masculins sont tenus par des hommes, les féminins par des femmes, et même ils ont été attribués en toute connaissance de cause : qui de mieux que le géant Julien Michel et sa carcasse impressionnante pour incarner Arnolphe, sa violence, sa puissance, pour donner le sentiment du danger derrière la bonhomie rassurante ? Qui de mieux que Chloé Giraud pour incarner Agnès, sa force intérieure, sa peur, l’énergie de son désespoir ? Qui de mieux que Lucas Delesvaux pour jouer ce jeune blanc-bec d’Horace avec ses airs de premier communiant, d’adolescent en pleine mue, d’innocent aux mains pleines ? Certes, les comédiens sont tous très jeunes, mais la question de l’âge semble la seule survivance du système aléatoire jusqu’ici en vigueur.

Ce choix de comédiens met sur la piste du parti pris de mise en scène et de lecture de la pièce. Et encore une fois, Gwenaël Morin nous étonne. On a souvent vu dans l’École des femmes une charge contre un patriarcat qui traite ses filles comme des marchandises et en Arnolphe un autoportrait cruel de Molière remarié avec sa fille adoptive de vingt ans sa cadette, par lui élevée et qui fera de lui un cocu misérable et raillé.

L’ogre et la jeune fille

Ce n’est pas cette lecture qui a été choisie. Gwenaël Morin pousse le tyran dans ses retranchements les plus sombres, prend au pied de la lettre les comédies de Molière où les maîtres rouent de coups leurs valets et ne tolèrent chez leurs enfants ni insolence ni désobéissance, prêts à les déshériter. Chez ce Molière-là, les maîtres sont violents, dangereux, prédateurs, ce qu’Ariane Mnouchkine avait magnifiquement montré dans une scène de mariage de son film Molière, justement ! Mais au théâtre cette dimension est rarement présente. On préfère en effet y montrer comment l’esprit vient aux femmes et comment l’amour déjoue les pièges des pères. Arnolphe certes y perd ici en sensibilité et en subtilité, mais la pièce y gagne une grande noirceur.

De son côté, Agnès, au lieu d’être réduite à la frêle jeune fille qui s’éveille à la sensualité, devient toutes les femmes qui tentent d’échapper à la brutalité du monde et qui doivent combattre pour leur liberté au péril de leur vie. Chloé Giraud, avec son air buté, son énergie, son regard où elle semble tout entière réfugiée, donne un vrai désespoir en même temps qu’une grande présence à son personnage. Quand elle reste toute seule, debout, sur la scène, pendant que son Horace quitte la scène avec les hommes, cela donne une fin bien éloignée du happy end de la comédie. Là est habilement et très légèrement suggéré que cet Horace préfigure déjà la doublure d’Arnolphe. De même que sont incroyablement fortes les scènes où Arnolphe pris de rage (et que son impuissance rend prêt à tout) poursuit ses valets ou Agnès, ses victimes et ses proies. Ce sentiment est encore raffermi par l’énergie que déploient les comédiens qui investissent la totalité de l’espace, scène et salle confondus où ils se donnent au jeu à corps perdu.

Flux de conscience

Il ne faudrait pas croire que Gwenaël Morin dénature la pièce en lui donnant un tour tragique. On rit beaucoup à cette École des femmes, et de bon cœur. On rit de tout, de la légèreté avec laquelle sont traitées les tirades un peu didactiques (les comédiens disent alors leur texte à toute vitesse avec une dextérité impressionnante) ; on rit des quelques contrepèteries et autres farces que font ces insolents du Théâtre Permanent ; on rit du personnage ridicule d’Horace (mais tellement juste ! – d’ailleurs que faire d’autre avec ces jeunes premiers au rôle plutôt fade ?) ; on rit, bien sûr, des scènes avec Georgette et Alain, de leur air ahuri et de leur malice. Non, Molière n’est pas trahi, loin de là. On a plutôt l’impression que Gwenaël Morin en a extirpé tout le suc. Et cela, c’est d’abord par un travail sur le texte, sur les personnages et sur les voix, qui est la marque de fabrique de ce Théâtre Permanent qui s’est toujours voulu un laboratoire et est en passe de devenir une grande école (non officielle !) pour les comédiens. 

Trina Mounier


L’École des femmes, de Molière

Mise en scène : Gwenaël Morin

Avec :

– Arnolphe : Julien Michel

– Agnès : Chloé Giraud

– Horace : Lucas Delesvaux

– Alain : Thomas Tressy

– Georgette : Asja Nadjar

– Chrysalde : Maxime Roger

– Enrique : Pierre Laloge

– Oronte : Benoît Martin

– un notaire : Judith Rutkowski

Théâtre du Point-du-jour | Théâtre Permanent • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

Réservations : 04 72 38 72 50

Site du théâtre : www.lepointdujour.fr

Du 1er au 30 mai 2014, du mardi au samedi à 20 heures

Durée : 1 h 35

5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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