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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 22:00

Rire à tout prix ?


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Tirant « l’École des femmes » du côté de la farce, Philippe Adrien multiplie les effets. Les acteurs font leur numéro et le public couvre la pièce par ses applaudissements.

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« l’École des femmes » | © Antonia Bozzi

« Bien des gens ont frondé d’abord cette comédie ; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu’on en a pu dire n’a pu faire qu’elle n’ait eu un succès dont je me contente. » Ces mots sont de Molière (1), mais Philippe Adrien pourrait sans doute les reprendre à son compte aujourd’hui.

En effet, les rieurs seront servis par cette nouvelle mise en scène de l’École des femmes. On a beaucoup ri à La Tempête, au point que la pièce s’est presque arrêtée à certains moments… comme au vaudeville. Certains songeront d’ailleurs peut-être au dernier grand succès de Philippe Adrien, le Dindon. Et stimulés par l’enthousiasme des spectateurs, les acteurs ont pu s’en donner à cœur joie. Au point parfois de cabotiner ?

Qu’Alain et Georgette, que le notaire soient des personnages farcesques, on en convient aisément, mais en est-il de même de Chrysalde, d’Enrique, d’Oronte ou d’Arnolphe ? Car il n’y a guère ici qu’Horace, interprété avec grâce par Pierre Lefebvre, qui ne soit pas ridicule. Arnolphe gesticule et vocifère avec une voix suraiguë : on a bien du mal à percevoir la complexité de ce personnage. Chrysalde pouffe sans cesse, s’empiffre. Il tiendrait presque plus du pique-assiette que de l’ami. Et que dire des pères ? Transformés en mormons, ils sont affublés d’accents ridicules. On s’attendrait à voir feu Louis de Funès jaillir d’une trappe pour se joindre à eux. Chaises cassées, tartes à la crème sont d’ailleurs au menu de la pièce.

Après tout, pourquoi pas ? Encore faudrait-il que tous les comédiens soient à la hauteur de la gageure. Or, si Gilles Comode fait un excellent Alain, Joanna Jianoux, qui lui donne la réplique, est nettement moins convaincante : pas si facile de jouer les simples d’esprit ! Quant à Raphaël Almosni, il campe certes un truculent notaire, mais il en fait tant qu’on prendrait son personnage pour un fou.

« Les Mystères d’Udolfe » (2)… pardon d’Arnolphe

De la farce, la mise en scène emprunte aussi la noirceur… une noirceur presque gothique. Voici Agnès, comme une Émilie, enchaînée dans le dernier acte au fond d’une cave où pend un animal saignant, tandis qu’un drap blanc pend, maculé de sang. C’est d’ailleurs alors que Valentine Galey est la plus juste. Comme son personnage cesse d’être une poupée, elle-même s’affirme sur scène. Ce parti pris réduit Arnolphe à la figure d’un tortionnaire. C’est pourquoi quand il crie son dernier mot, on se dit « bon débarras ». Pourtant, est-on sûr que Molière, mari de la jeune Armande Béjart, ne s’y reconnaissait pas un peu, du moins assez pour interpréter le personnage ?

À coup sûr, Philippe Adrien fait une proposition forte. Sa mise en scène présente des moments charmants : faux retours d’Horace, jeu autour d’une chaise entre le jeune et le vieux prétendant, jeux des valets avec les portes, par exemple. Il a l’art aussi d’exploiter les ressources de la salle : les personnages passent ainsi en avant-scène, jouent avec le bord du plateau. D’ailleurs, la scénographie de Jean Haas est très belle. Il crée un espace qui figure à la fois le dedans et le dehors. Il nous fait imaginer cette demeure un peu isolée, presque provinciale, où Agnès demeure comme dans un couvent. Dans cette comédie de l’enfermement, les portes sont en outre mises en valeur par le beau travail sur la lumière, notamment. Dommage donc que farce signifie pléthore d’effets et que ce genre abolisse certaines nuances. 

Laura Plas


(1) Citation extraite de la Critique de l’École des femmes.

(2) Roman gothique d’Ann Radcliffe où la douce Émilie voit son amour pour le jeune Valancourt contrarié par un beau-père abusif, qui l’enferme.


L’École des femmes, de Molière

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Raphaël Almosni, Vladimir Ant, Gilles Comode, Pierre Diot, Joanna Jianoux, Valentine Galey, Pierre Lefebvre, Patrick Paroux

Décor : Jean Haas

Lumières : Pascal Sautelet, assisté de Maëlle Payonne

Musique et son : Stéphanie Gibert

Costumes : Cidalia Da Costa

Maquillages : Sophie Niesseron

Collaboration artistique : Clément Poirée

Direction technique : Martine Belloc

Habillage : Émilie Lechevallier et Françoise Ody

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, station : Château-de-Vincennes (navette pour la Cartoucherie à partir de là ou bus 112, arrêt Cartoucherie)

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Du 13 septembre au 2 novembre 2013, du mardi au samedi à 20 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

18 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

lamaisonenverre 07/11/2013 14:17

Votre critique est assez juste, notamment en ce qui concerne le jeu des comédiens. Je trouve, comme vous, que la comédienne qui incarne Georgette n'a pas autant de présence comique que Gilles
Comode, qui joue le rôle d'Alain. Ayant assisté à la pièce plus tard que vous, il me semble néanmoins que le jeu des comédiens a un peu évolué : Arnolphe crie moins... et le jeune premier, Pierre
Lefebvre, semble cabotiner davantage, au point que l'on ne voit plus l'amoureux mais le comédien qui joue l'amoureux. C'est un peu dommage.
J'aime beaucoup, quant à moi, le rôle de Chrysalde. Vous soulignez le fait qu'il paraît, dans la mise en scène de Philippe Adrien, beaucoup moins un ami qu'un pique-assiette... mais n'est-ce pas un
peu le cas chez Molière ? En tout cas, le texte des dialogues souligne très nettement les dissensions des personnages. Chrysalde fait preuve de beaucoup d'ironie et semble particulièrement se
réjouir du futur "cocuage" d'Arnolphe. Ce n'est pas tant un ami qu'un contrepoint à la folie d'Arnolphe...

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