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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 21:31

Claudel intime


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Dans l’espace réduit de l’Aktéon, Ulysse Di Gregorio fait le difficile pari de monter « l’Échange » de Claudel. Sa mise en scène fait honneur à ce grand texte en nous faisant pénétrer dans l’intimité de ses personnages.

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« l’Échange » | © Jules Couartou

Œuvre de jeunesse datant de 1894, assez peu jouée avant que l’auteur n’en donne une version définitive en 1951, l’Échange est contemporain de l’arrivée de Claudel en Amérique. C’est en effet en 1893, à l’âge de vingt‑cinq ans, que l’écrivain commence sa carrière de diplomate à New York. De fait, trois des personnages de la pièce sont américains, et plus que les autres ce Thomas Pollock Nageoire, businessman sans scrupules, dont le credo est : « Rien n’est pour rien, toute chose a son prix ». Sa femme, Lechy Elbernon, est une actrice séduisante et séductrice. Face à ces deux-là, le jeune couple que forment Louis Laine et son épouse française Marthe paraît bien vulnérable. L’Échange est d’abord un drame sentimental, l’histoire de cette double rencontre de deux hommes et de deux femmes.

Le théâtre de Claudel est tout sauf réaliste, et dès les premières répliques l’arrière-plan américain est transcendé par des enjeux existentiels et un questionnement d’ordre spirituel. L’authentique amour qui unit Louis et Marthe résistera-t-il au froid mercantilisme de Thomas Pollock ? Car l’homme d’affaires est séduit par Marthe, sa douceur, sa fidélité, sa pureté… Il corrompt Louis par ses dollars et le détourne de sa jeune épouse. Celui-ci, attiré par Lechy, abandonne sa femme, avant de partir à l’aventure pour chercher fortune… Un thème éternel et perpétuellement d’actualité que cette lutte entre l’amour et l’argent, et on comprend qu’elle ait captivé Ulysse Di Gregorio. Reste-t-il du sacré dans un monde dominé par les valeurs matérielles, et n’est-il pas idéaliste de croire encore à un amour pur et désintéressé ?

« Ne me vends pas, Laine, car je suis ta femme »

Le metteur en scène a choisi de placer ses personnages dans une terre isolée, désertique : manière de dévoiler leurs sentiments et le drame qui les déchire. Ce drame, c’est dans leur chair qu’ils le vivent, entre le point du jour et la nuit : des corps souvent agenouillés, ou à demi allongés, comme lors de cette belle scène d’exposition qui nous fait partager l’intimité amoureuse de Louis et de Marthe. La diction est alors à la limite du murmure. Un choix peut-être adapté au lieu, plus sûrement encore à la proximité des jeunes époux. Et c’est assez beau d’entendre la poésie du texte de cette façon, comme si les personnages se récitaient des vers, ou se chuchotaient le secret de leur amour.

Autre réussite : le contraste entre les deux figures féminines. Margaux Lecolier se montre convaincante et émouvante dans le rôle de Marthe, la « douce-amère ». Cette épouse éplorée mais digne est l’un des plus beaux personnages de Claudel (« Ne me vends pas, Laine, car je suis ta femme »). Certes, cette femme aimante qui ne peut se suffire à elle-même n’a rien pour réjouir les féministes, mais le propos n’est pas vraiment là. Il est plutôt dans l’opposition avec Lechy Albernon, dont Julie Danlébac donne une interprétation inspirée. Son jeu, par moments assez outré, voire expressionniste, utilise de façon intéressante les clichés de la femme fatale qu’Hollywood, à l’époque de la création de la pièce, n’avait pas encore popularisés.

Daniel Berlioux n’est pas en reste et se montre impeccable dans le rôle de Thomas Pollock, l’homme qui tient « la main dans sa poche comme s’il comptait dedans ce que vous valez ». Si Paul Enjalbert dans celui de Louis Laine paraît plus en retrait, moins flamboyant, c’est que son jeu est très retenu… C’est aussi qu’Ulysse Di Gregorio a dû opérer des coupures dans le texte, et que la fin de la pièce en souffre un peu. 

Fabrice Chêne


Voir aussi « l’Échange », de Paul Claudel (critique), conservatoire d’art dramatique à Avignon

Voir aussi « l’Échange », de Paul Claudel (critique), Théâtre de l’Ouest-Parisien à Paris

Voir aussi « l’Échange », de Paul Claudel (critique), Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

Voir aussi « l’Échange », de Paul Claudel (critique), Théâtre de l’Aquarium à Paris

Voir aussi « l’Échange », de Paul Claudel (deuxième version, 1951) [critique], La Luna à Avignon


L’Échange, de Paul Claudel

Mise en scène : Ulysse Di Gregorio

Avec : Margaux Lecolier, Paul Enjalbert, Julie Danbélac, Daniel Berlioux

Assistant metteur en scène : Marinelly Vaslon

Scénographie : Benjamin Gabrié

Aktéon Théâtre • 11, rue du Général-Blaise • 75011 Paris

Métro : Voltaire, Saint-Ambroise ou Saint-Maur

Réservations : 01 43 38 74 62

www.akteon.fr

Du 4 septembre au 2 octobre 2014, les mercredi et jeudi à 21 h 30

Durée : 1 h 50

18 € | 14 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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