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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Molière réussit sa reconversion
dans la plomberie
Le principe du superbe « Avare » de la Compagnie Tàbola rassa est simple : les personnages sont représentés par des robinets. Ici, pas question d’or, mais d’eau. À la baille, aussi, les intrigues et personnages secondaires de Molière. Reste une progression dramatique resserrée et une preuve éclatante, s’il en fallait, de tout ce que le théâtre d’objets peut apporter au répertoire classique.
Au centre du dispositif trône cette galerie de robinets incroyablement comique et expressive. Les metteurs en scène et scénographes exploitent le léger anthropomorphisme des robinets (les poignées pouvant évoquer des yeux ou des oreilles, le bec un nez ou une bouche), qui démontre que la suggestion vaut parfois mieux que l’incarnation : les personnages sont ici des types. Et quels types ! Les deux couples d’amoureux transis sont passablement ridicules, tout juste bons à s’échanger des billevesées quand ils ne sont pas occupés à des ébats torrides, ou plutôt humides, lors de deux scènes d’une grande inventivité plastique quoiqu’un peu trop longues. Quant à Harpagon, il est absolument indescriptible, vieux robinet vêtu d’une loque et extirpant de son « nez » de solides quantités de calcaire. Effet comique garanti, même si c’est parfois au prix de jeux de mots un peu faciles ou d’un comique de farce qui, pour le coup, est très certainement dans l’esprit des pièces de Molière.
Le tour de force vient du travail incroyable réalisé par l’ensemble de la compagnie, à la fois en termes de manipulation, de voix et de mise en scène. Pour celle-ci, tout se passe sur (et sous !) une table au centre du plateau. Les personnages évoluent sur une surface qui figure un sol aride, en dessous duquel se niche l’espace secret d’Harpagon, celui où il cache précieusement son trésor, un pot contenant 450 millilitres d’eau. Des éclairages remarquables tout au long du spectacle isolent ainsi des microespaces qui donnent encore mieux à voir le secret et le confinement voulus par Harpagon. Quant au clou de la pièce, la célèbre scène de la cassette au cours de laquelle l’avare découvre qu’il a été volé, elle est ici réduite en longueur mais pas en force dramatique…
« l’Avare » | © A. Baczynsky
Et si tout cela a l’air aussi vivant, vibrant, c’est qu’un épatant travail sur les voix a été réalisé pour insuffler la vie à ces robinets. À eux deux, Olivier Benoît et Jean-Baptiste Fontanarosa couvrent tous les personnages en changeant avec virtuosité de registre et d’intonation. C’est ainsi que chaque protagoniste possède des caractéristiques vocales, mais aussi vestimentaires, et même une allure, absolument propres. À titre d’exemple, avec sa petite cape rouge et ses accents bobos, Cléante est une vraie fashion victim. Et le personnage de Valère se retrouve le héros d’une des scènes les plus réussies, celle pendant laquelle il raconte, des trémolos dans la voix, l’histoire de sa famille dispersée pendant un naufrage : ou comment une célèbre marque d’eau minérale se retrouve au centre d’un épisode invraisemblable de reconnaissance entre père et enfants. Là aussi, il faut applaudir la conception des lumières qui, délimitant un petit espace carré autour de Valère, contribuent à donner à ce morceau de bravoure l’apparence d’une authentique révélation dramatique.
Le Théâtre de Fontainebleau est presque trop vaste pour ce spectacle qui, par nature, doit se regarder d’assez près. Et le message écologique dans tout ça ? Euh… On l’a un peu oublié. Et c’est tant mieux, car il n’est rien de plus horripilant que de se faire donner la leçon quand on va au spectacle. C’est seulement après que, au détour du programme, on découvre avec intérêt quelques chiffres bien choisis sur la consommation d’eau ou son inaccessibilité dans le monde. En tout cas, voilà qui donnerait envie – et tant pis pour le mauvais jeu de mots – de se replonger illico dans l’œuvre de Molière. À lire ou relire dans votre bain, évidemment. ¶
Céline Doukhan
Les Trois Coups
L’Avare, d’après Molière
Compagnie Tàbola rassa • carrer Major, 75 • 08810 Sant-Pere-de-Ribes • Barcelone, Espagne
0034 662 349 830
Mise en scène : Olivier Benoît, Miquel Gallardo
Manipulateurs : Olivier Benoît, Jean-Baptiste Fontanarosa
Conception : Miquel Gallardo, Olivier Benoît, Jordi Bertran
Idée originale : Jordi Bertran
Adaptation : Eva Hibernia, Olivier Benoît, Miquel Gallardo
Création lumières : Daniel Ibor, Miquel Gallardo
Scénographie : Xavier Erra, Xavier Saló
Costumes : Alfred Pons
Théâtre de Fontainebleau • 6, rue Denecourt • 77300 Fontainebleau
Réservations : 01 64 22 26 91
Le 6 novembre 2009 à 20 h 30
Durée : 1 h 20
Da 6 € à 23 €
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