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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 20:34

« Un monde où l’imagination eût été en liberté »


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Accompagné de l’ensemble La Rêveuse, Benjamin Lazar nous entraîne dans les délicieuses tribulations de Cyrano de Bergerac sur la Lune. À lui seul, il fait ainsi surgir mille créatures et forge « un autre monde ». Un voyage profond comme une nuit, mais illuminé par les flammes de l’imagination et de la critique.

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« l’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune »

Qui connaît Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand se souvient peut-être de deux moments un peu à part dans cette pièce foisonnante. Dans l’un (scène xiii de l’acte III), Cyrano se prétend tombé de la Lune et se lance alors dans un beau récit fantasque. L’autre moment se situe au dénouement. Au moment de mourir, alors que la nuit tombe, le héros s’avance pour s’envoler dans un rayon de lune. Or, ces deux passages, nimbés de folie et de mélancolie, font signe à une autre œuvre trop méconnue : l’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune du vrai Cyrano.

Dans ce récit, digne d’un Swift ou d’un Calvino, la fantaisie le dispute à la critique la plus périlleuse. Elle en est le masque peut-être ; elle en est à coup sûr le sel. Savinien fait par exemple tenir aux habitants de la Lune de bien étranges propos sur l’existence de l’âme ou celle de Dieu, sur le système des astres et l’ordre du monde. Nous voici donc dans un monde à l’envers, où l’Européen ne vaut pas plus que l’indigène, le vieux que le jeune homme, l’être humain que le chou. Cette révolution au sens propre se fait sous la tutelle libertine de Gassendi ou de Copernic, et sous celle du démon de Socrate. Voilà de quoi balayer bien des préjugés, des idées reçues y compris sur Cyrano.

Éloge de « la folle du logis »

Quand, sensible à sa théâtralité, Benjamin Lazar adapte le récit pour la première fois en 2004, il s’apprête à mettre en scène le Bourgeois gentilhomme, et, d’une certaine manière, l’œuvre de Savinien de Cyrano de Bergerac en constitue un pendant intimiste. Là, une foule de personnages et un orchestre ; ici, un monologue et deux musiciens. Misère et grandeur de l’imagination. Jourdain se perd dans ses délires d’éminence et finit entraîné dans une sarabande carnavalesque, Cyrano lui s’envole au milieu des étoiles sur les ailes de son imagination, et nous avec.

La mise en scène fait aussi la part belle à la rêverie. Un escabeau est tantôt une cage, tantôt un char d’où l’on s’adresse à la populace. Juché dessus, Lazar est un personnage ; en descendant, il devient son interlocuteur, nous faisant suivre une polémique fougueuse. Par ailleurs, la flamme de la bougie fascine l’œil, l’ensorcelle. Ainsi, tout devient possible dans cette caverne où courent les reflets des chandelles, des lampes, ce royaume où Lucifer (1) a des traits si charmants. On ne s’étonnera pas de voir taxer Savinien de magicien, il a des airs d’Alcandre (2).

Les mots devenus choses

Ajoutons que, nous guidant dans le plus beau des luminaires, la Lune, Benjamin Lazar donne corps aux mots. À sauts, à gambades, le comédien mime et conte en effet avec un talent consommé. Sa gestuelle n’est pas seulement précise et belle, elle trace les contours des êtres. On est époustouflé. Dans l’obscurité où nous sommes plongés, il semble en outre que les mots cheminent plus facilement jusqu’à l’oreille. Par ailleurs, les musiciens de l’ensemble La Rêveuse illustrent le récit ou jouent avec lui. C’est pourquoi, beau comme un tableau de Georges de La Tour, le spectacle est aussi un ravissement pour l’oreille. On y entend des airs de Marin Marais, Monsieur de Sainte Colombe, François Dufaut et d’autres, joliment interprétés.

On ne s’ennuie donc jamais, mais on rit face à l’intelligence du texte, de la mise en scène et de l’interprétation. C’est un beau songe d’une nuit de Saint-Jean que nous vivons : tout feu tout flamme. On ne se lasse pas de ce spectacle, qui a pourtant déjà une longue vie. 

Laura Plas


(1) Lucifer signifie « porteur de lumière ».

(2) Magicien de l’Illusion comique de Corneille.

Voir aussi le Bourgeois gentilhomme, critique de Céline Doukhan.

Voir aussi Cachafaz, critique de Jean-François Picaut.

Voir aussi les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé, critique de Céline Doukhan.

Voir aussi Pantagruel, critique de Trina Mounier.


L’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune, de Savinien Cyrano de Bergerac

Théâtre de L’incrédule • 47 bis, rue Lecanuet • 76000 Rouen

06 65 69 54 34

Blog : http://lincredule.blogspot.fr/

Adaptation et mise en scène : Benjamin Lazar

Avec : Benjamin Lazar

Scénographie et costumes : Adeline Caron

Maquillages : Mathilde Benmoussa

Recherche musicale : Florence Bolton et Benjamin Perrot

Regard sur la mise en scène : Louise Moaty

Musique : ensemble La Rêveuse (dessus et basse de viole : Florence Bolton ; théorbe, guitare et luth baroques : Benjamin Perrot)

L’Athénée - Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet, 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Métros : Opéra, Havre-Caumartin, Madeleine, Saint-Lazare, Chaussée-d’Antin

Bus : 20-21-22-24-26-27-29-32-42-43-52-53-66-68-74-81-84-94-95

R.E.R. A, arrêt : Auber

Réservations : 01 53 05 19 19

Site du théâtre : http://www.athenee-theatre.com

Les mardis 28 mai et 4 juin 2013 à 19 heures, les mercredi 29 mai et 5 juin, jeudis 30 mai et 6 juin, vendredi 31 mai et 7 juin, les samedis 1er et 8 juin à 20 heures, le samedi 8 juin 2013 à 15 heures

Durée : 1 h 40

De 7 € à 32 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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