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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Étrange et agréable
C’est un spectacle au genre métissé qui se joue au Théâtre Sorano. Des poèmes déclamés s’y mêlent harmonieusement avec des graffitis projetés en fond de scène et des musiques orientales. Tout comme ces trois éléments, les deux acteurs et le musicien semblent totalement opposés les uns aux autres. Mais, durant la représentation, ils forment un seul tout, cohérent, et c’est là la réussite de ce spectacle.
Les trois artistes présents sur scène sont vêtus en habits du quotidien. Ils semblent par ailleurs venir sur scène
comme dans un lieu qui n’existe pas, vers lequel ils auraient glissé sans s’en rendre compte, comme l’on glisse dans la rêverie ou le sommeil. Un lieu où l’expression ne passe que par la poésie
ou la musique, un lieu où l’on exprime ses sentiments en déclamant des vers, que d’autres poètes ont écrits. Et, surtout, un lieu où la logique et la cohérence entre les propos n’est plus
attendue. Les graffitis, emblèmes de la poésie urbaine, projetés en fond de scène, ancrent cette atmosphère dans notre monde contemporain. C’est donc un univers improbable que créent et
habitent ces trois artistes. On a l’impression d’être plongé dans les pensées et l’imaginaire de chacun, ce qui est à la fois étrange et agréable.
Dans cette grande rêverie, cependant, on ne se perd pas : il nous est donné de reconnaître des poèmes d’auteurs tels que Baudelaire, Ronsard, Verlaine ou Apollinaire. Ainsi, l’on n’est plus tant étranger à ce qui se passe, et l’on peut, si l’on veut, entrer avec eux dans cette rêverie. C’est alors que l’on comprend le titre l’Autre et moi-même, l’autre à qui appartiennent ces mots et moi-même qui m’en suis nourri, et qui les fait miens.
En effet, les deux acteurs ont pris le parti de ne s’exprimer qu’à travers la poésie. Ils sont d’ailleurs assez brillants dans la façon qu’ils ont d’offrir au public ces différents poèmes. Leur diction est impeccablement claire, pas un mot ne nous échappe. En outre, les sentiments que les artistes choisissent d’associer à leurs poèmes sont à la fois inattendus et assumés. Effectivement, le ton employé n’est pas forcément toujours adapté à ce qui est exprimé, mais ceci met en exergue le texte lui-même, et en relève le goût. Ainsi, de ce décalage, renaît parfois le réel sens du texte. Ceci permet alors au spectateur d’en avoir la meilleure réception possible.
Par ailleurs, leurs déplacements scéniques sont assez incongrus : parfois, ils dansent en équilibre sur les cubes qui constituent le décor ; d’autres fois, ils restent statiques, ou tournent tout autour de la scène. Ceci renforce l’impression que l’on a de nager dans un univers inconnu, où la parole comme le mouvement n’obéit à aucune logique. Cependant, cela donne parfois la sensation que les corps des acteurs sont mal à l’aise dans cet univers poétique, dans lequel aucune action physique ne va de soi. Leurs mouvements ne semblent pas naturels, on sent qu’il est difficile pour eux d’assumer leur présence physique par rapport aux poèmes.
Conjointement à tout cela, durant le spectacle, les poèmes sont relayés fréquemment par des interludes musicaux des plus subtils. Sur des percussions ou des instruments à corde peu connus, le musicien, Athar Torabi, joue des mélodies qui semblent venir d’Inde ou d’Afrique, ou encore du Moyen-Orient. Le musicien fait ici preuve d’un réel talent et nous offre des ambiances sonores totalement étrangères à celles que l’on connaît, ne manquant pas de nous transporter vers d’autres univers orientaux, et son pays natal qui est l’Iran. Ces mélodies finement nuancées apportent à l’ensemble du spectacle des moments de suspension assez fascinants.
C’est donc un beau spectacle par lequel il faut se laisser porter. Il faut y oublier l’absence de logique, les décalages entre le ton et les textes, entre l’atmosphère onirique et la matérialité presque gênante des corps, et se laisser bercer nonchalamment par cette vague onirique et poétique, composée de mots et de notes. ¶
Antoinette de Vannoise
Les Trois Coups
L’Autre et moi-même, de Daniel Soulier
Spectacle de poésie
Mise en scène : Daniel Soulier
Avec : Sylvie Sénéchal, Assane Timbo, Athar Torabi
Photo : © Pierre François
Espace Daniel-Sorano • 16, rue Charles-Pathé • 94300 Vincennes
Métro : ligne 1, Bérault, Château-de-Vincennes
Bus : 46, 56, 112, 114, 115, 118, 124, 210, 215, 318, 325
Réservations : 01 43 74 73 74
Du 25 septembre 2009 au 25 octobre 2009, le vendredi à 20 h 45, samedi à 19 heures et dimanche à 16 heures
22 € | 18 € | 15 € | 12 €
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