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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 11:29

« L’Atelier volant » :

la fabrique du langage


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Pour cette rentrée théâtrale, Valère Novarina met en scène lui‑même sa première pièce publiée en 1971, « l’Atelier volant ». Une interprétation savoureuse d’un texte où l’auteur désosse la langue du capitalisme tout en s’inventant comme écrivain de théâtre.

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« l’Atelier volant » | © Giovanni Cittadini Cesi

À tout seigneur tout honneur, c’est à Valère Novarina qu’il revient d’ouvrir la saison dans la salle Renaud‑Barrault du Théâtre du Rond‑Point. Et ce avec la même troupe avec laquelle il a créé le Vrai Sang lors de la saison 2010‑2011 au Théâtre de l’Odéon. Une continuité donc, mais aussi un retour aux sources, puisque l’Atelier volant est la toute première pièce écrite par Novarina (mise en scène quelques années plus tard par Jean‑Pierre Sarrazac en 1974). Pourquoi cette reprise ? Difficile de ne pas y voir un lien avec les préoccupations de ces temps de crise, alors même que plus d’un auteur d’aujourd’hui se confronte aux réalités économiques et n’hésite pas à ériger le théâtre en lieu de contestation de la logique libérale, comme le dernier Festival d’Avignon nous l’a montré.

Ainsi, il n’est pas inintéressant de découvrir que le point de départ de l’œuvre théâtrale de Novarina a été ce bras de fer avec le langage dominant, celui du pouvoir économique, déjà prégnant il y a quarante ans. Trois ans après 68, l’auteur mettait une juvénile ardeur à montrer comment une entreprise, uniquement préoccupée par la « monnaie », contrôle les corps et les esprits de son « cheptel d’employés ». Le monde libéral est celui du toujours plus. Dans l’Atelier volant, cette logique est représentée sous les traits du tyrannique et caricatural M. Boucot, chef d’entreprise à la bedaine prospère, remarquablement incarné par un Olivier Martin‑Salvan déchaîné. Pour lui, la concurrence étrangère est toujours plus menaçante, les salariés sont toujours trop paresseux, les rendements toujours insuffisants…

Dérégler la mécanique du langage

Derrière la lutte des classes se cache la lutte des langues. Le sujet de la pièce, c’est la langue de l’entreprise comme langue du pouvoir, que l’auteur fait éclater en la dynamitant de l’intérieur, en la mettant cul par-dessus tête, en déréglant la mécanique et en prenant plaisir à jongler avec le jargon du libéralisme moderne (recruting, marketing, holding, etc.). Le spectateur découvre avec saisissement que cette œuvre d’une audace folle, écrite à vingt‑quatre ans, contient déjà en germe tout l’univers de Novarina. Une virtuosité dans le maniement des mots qui s’émancipe d’emblée du souci de l’intrigue, le goût de la parodie, celui de la ritournelle : tous les ingrédients de l’esthétique si particulière de l’auteur sont déjà là. Et surtout, donc, cette langue joyeusement subversive et qui le restera, en se dispensant par la suite d’un quelconque ancrage dans le réel. Une langue qui ne se refuse rien, ouverte à tous les possibles et à tous les débordements, à tous les mots d’esprit, tendancieux ou non (« L’oreille fait la sourde ? Tirez-là. »).

Le spectateur retrouve aussi, et c’est moins une surprise, la patte du Novarina metteur en scène. Une constante : la sobriété et le refus de l’artifice. Une œuvre de l’auteur (également plasticien) en fond de scène. Une stylisation des costumes et des décors : combinaisons grises pour les employés, couleurs vives pour les accessoires. Ce que « produit » cette entreprise, ce sont des cubes rouges, d’aspect presque enfantin, qui à eux seuls résument le mécanisme de la production marchande… Poésie visuelle donc – comme cette bâche peinte en bleu pour figurer la mer lors de la scène de la sortie dominicale à la plage (l’une des plus réussies) –, mais surtout confiance absolue accordée aux comédiens, à leur capacité à porter le texte, à le réinventer, à lui donner vie.

Appréhender les excès de l’économie actuelle

L’ensemble est réjouissant pour qui sait se contenter d’un fil dramatique pour le moins ténu, et même si l’Atelier volant n’est assurément pas la meilleure pièce de Novarina… L’auteur s’est refusé à modifier son œuvre, se contentant d’y opérer des coupes. A‑t‑il suffisamment élagué le texte ? On peut se le demander, car la dernière demi‑heure a un peu de mal à passer. Autre réserve, qui ne remet en aucune façon en cause le talent des comédiens : les gestes automatisés et déshumanisés des employés au travail sont‑ils représentatifs des évolutions du capitalisme ? L’entreprise familiale de Boucot paraît en effet bien anodine aujourd’hui en regard des dérives financières de l’ultralibéralisme. Le modernisme résolu et plein d’humour de l’auteur est‑il encore la meilleure façon d’appréhender les excès de l’économie actuelle ? Autant de questions que le spectacle amène à se poser. 

Fabrice Chêne


L’Atelier volant, de Valère Novarina

Texte disponible aux éditions P.O.L.

Mise en scène : Valère Novarina

Avec : Olivier Martin‑Salvan, Myrto Procopiou, Richard Pierre, Nicolas Struve, Dominique Parent, René Turquois, Valérie Vinci, Julie Kpéré

Collaboration artistique : Céline Schaeffer

Scénographie : Philippe Marioge

Musique : Christian Paccoud

Lumières : Joël Hourbeigt

Costumes : Renato Bianchi

Maquillage : Carole Anquetil

Dramaturgie : Adélaïde Pralon et Roséliane Goldstein

Théâtre du Rond‑Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Métro : Champs-Élysées-Clémenceau ou Franklin‑Roosevelt

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 6 septembre au 6 octobre 2012 à 21 heures, relâche les lundis et le dimanche 9 septembre

Durée : 2 h 10

36 € | 26 € | 18 € | 15 €

Tournée :

– 9-13 octobre 2012, T.N.P. Villeurbanne (69)

– 17 octobre 2012, Scène nationale de Mâcon (71)

– 23, 24 octobre 2012, La Coupe d’or, scène nationale de Rochefort (17)

– 7, 8 novembre 2012, Forum Meyrin (Suisse)

– 14-24 novembre 2012, Théâtre de Vidy-Lausanne, Suisse (relâche le 19 novembre)

– 27, 28 novembre 2012, espace des Arts, scène nationale de Chalon‑sur‑Saône (71)

– 6-8 décembre 2012, Théâtre du Grand‑Marché, Saint‑Denis de la Réunion (97)

– 16-18 janvier 2013, Comédie de Saint‑Étienne (42)

– 22-26 janvier 2013, Théâtre Dijon‑Bourgogne, Dijon (21)

– 7 février 2013, Théâtre de l’Archipel, Perpignan (66)

– 14-16 février 2013, Théâtre Garonne, Toulouse (31)

– 6, 7 mars 2013, Le Maillon, scène nationale de Strasbourg (67)

– 12, 13 mars 2013, Bonlieu, scène nationale d’Annecy (74)

– 19-22 mars 2013, T.N.B.A., Bordeaux (33)

– 4, 5 avril 2013, Nouveau Théâtre, C.D.N., Besançon (25)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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