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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 16:12

Madame porte la chlamyde ! Chouette alors !


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Mylène Bonnet nous mitonne une « Assemblée des femmes » à la sauce d’aujourd’hui et parvient paradoxalement à retrouver l’esprit de la comédie d’Aristophane. Une mise en scène servie par des comédiens déchaînés, de la truculence et des idées. Ah, si on pouvait en dire autant de notre très masculine Assemblée…

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« l’Assemblée des femmes » | © Antonia Gozzi

Les politiciens ? Des parasites qui « gèrent le bien public mais cherchent leur profit ». Les citoyens ? De pauvres hères qui courent après leurs indemnités ? Les femmes ? Des paillardes qui ont le feu au derrière. Tout le monde en prend pour son grade chez ce vieil et génial réactionnaire d’Aristophane. Pas de tabou… pas encore de censure : elle tombe à la fin de la vie du dramaturge et sonne le glas, snif !, de l’ancienne comédie grecque. Il y a ainsi une verve, une liberté dans l’Assemblée des femmes qui font un bien fou : une sorte de catharsis comique, en définitive.

La traduction de May Boucharda nous permet d’ailleurs d’en goûter la saveur crue. Elle restitue, en outre, la géniale invention verbale de l’auteur, tout en la rendant accessible. Car, comme le disait Victor-Henry Duigou, un des plus grands traducteurs du comique grec *, pour être fidèle à Aristophane, il faut sans doute prendre bien des libertés. Par exemple, l’un a « une chatte dans la gorge » ; celles que l’on traite « de putes » se veulent au contraire « députées ». Aux « visages pâles » des femmes s’opposent les méchants « peaux-rouges » de l’Assemblée.

Aristophane no !

Cette liberté souffle aussi sur la mise en scène. D’abord, fidèle à la tradition de l’ancienne comédie, Mylène Bonnet choisit d’émailler la pièce de clins d’œil à l’actualité. Ainsi, les femmes haranguent le public pour que l’assistante sociale, la femme de la P.M.I. les rejoignent dans la lutte. On brocarde la monnaie unique, on s’interroge sur la féminisation du mot « chef ». La pièce s’ouvre et se clôt d’ailleurs sur des adresses au public qui évoquent, de manière plus ou moins convaincante il est vrai, la condition féminine aujourd’hui.

L’actualisation a surtout le mérite de donner une portée plus universelle au propos. De fait, le conflit des sexes se superpose au conflit social entre exclus et dominants. Logique ! Car la femme est souvent la dernière augmentée, la première licenciée : elle est l’immigrée du foyer. C’est sans doute ce pourquoi Mylène Bonnet confie le rôle de Fadel à Diana Sakalauskaïté dont l’accent chantant rappelle les origines. C’est pour cela encore que ses héroïnes se souhaitent bonne chance en arabe.

Tous ces personnages sont interprétés avec fougue par les sept comédiens. Valérie Puech, en Olympe de choc, mène tambour battant sa petite troupe. Chantal Trichet est superbe aussi et nous offre avec Louiza Bentoumi un combat de poules version Star Academy puis une empoignade de catch inénarrable. Patrick Leroux, pour sa part, quitte la peau de la fanatique de tricot pour devenir un sympathique Machinchose. Quant à Emmanuel Fumeron, il sait varier les registres de jeu pour nous faire passer du burlesque scatologique à l’élégie conjugale. Dans l’interprétation engagée de chacun, on perçoit donc le plaisir du jeu, la joie du théâtre.

Quel carnaval !

C’est que si tous les hommes sont veules, égoïstes et dominateurs, toutes les femmes ivrognes, bavardes et infidèles, il est une chose sainte et sublime…. le théâtre ! L’Assemblée des femmes raconte de fait comment des femmes parviennent à se faire passer pour leurs maris à l’Assemblée et à rafler ainsi le pouvoir. Improbable ? Loufoque ? Non, théâtral ! D’ailleurs, les filles répètent avant de partir, elles se mettent des postiches (« On dirait qu’on s’est attaché des poulpes au menton ») comme le faisaient les acteurs de la comédie. Sur la scène antique, les hommes assumaient les rôles de filles ; en retour, les femmes assument ici des rôles d’homme : carnavalesque inversion des rôles.

Du carnaval, la pièce en a d’ailleurs la liesse. La scénographie faite de bric et de broc exhibe ses couleurs : trois panneaux nous révèlent des collages dans le style du pop art. On y trouve épinglées des cibles de la pièce et affiché son programme : « Délire total », « western ». Les objets quotidiens (bidet, balai, poussettes) rappellent les missions qui sont traditionnellement dévolues à la femme, mais ils sont ici détournés. Les poussettes deviennent, par exemple, de véritables tribunes ou des fauteuils pour les vieux maris gâteux. Les costumes sont en harmonie avec le décor. Actuels et bigarrés, ils sont d’ailleurs eux aussi signés par Goury. Des idées à foison, donc, comme dans la mise en scène. On entre ainsi dans la danse des barbues, et on signe pour cette Assemblée

Laura Plas


* Introduction au Théâtre complet d’Aristophane en collection « Folio » : « Comment traduire Aristophane »


L’Assemblée des femmes, d’après Aristophane

Adaptation : May Bouhada

Mise en scène : Mylène Bonnet

Avec : Louiza Bentoumi, Emmanuel Fumeron, Cécile Lehn, Patrick Paroux, Valérie Puech, Diana Sakalauskaïté, Chantal Trichet

Scénographie et costumes : Goury

Lumières : Pascal Sautelet

Composition sonore : Stéphanie Gibert

Collaboration artistique : Estelle Clareton

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, station : Château-de-Vincennes (navette pour la Cartoucherie à partir de là ou bus 112 : arrêt : Cartoucherie)

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Du 22 mars au 21 avril 2013, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 16 h 30, relâche exceptionnelle le dimanche 7 avril 2013

Durée : 1 h 30

18 € | 15 € | 12 € | 10 €

Autour du spectacle : mardi 26 mars, rencontre-débat autour de la représentation

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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