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28 juillet 2010 3 28 /07 /juillet /2010 19:49

Le « parler-juste »
de Michel Richard


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Michel Richard a entrepris d’adapter pour le théâtre les dernières leçons du philosophe Michel Foucault, prononcées au Collège de France en février et mars 1984, quelques mois avant sa mort (le philosophe est mort du sida en juin de la même année). Une belle idée qui donne lieu à un spectacle stimulant, dans la petite salle du Théâtre Isle 80, l’une des scènes permanentes d’Avignon.

Michel Foucault était un philosophe mondialement célèbre, et une figure intellectuelle majeure de son époque. Son parcours original l’a propulsé à la fin de sa vie au Collège de France, la plus haute institution universitaire. Michel Richard n’a pas connu Foucault, dont les cours ont été publiés de façon posthume. C’est en lisant le Courage de la vérité, leçons dans lesquelles le philosophe se proposait d’étudier le « franc-parler », c’est-à-dire de montrer comment la question de la vérité s’articule à celle du courage, qu’il a eu l’idée de cette adaptation. Exercice périlleux, car philosophie et théâtre ne font pas forcément bon ménage…

« Je suis Michel », commence le comédien, comme pour mieux s’identifier à celui qu’il va incarner. À partir de cette seconde, Michel Richard – pantalon en cuir, chemise blanche, les pieds nus – devient pour une heure l’autre Michel. Il annonce qu’il va juste parler, et en même temps « tenter de parler juste ». Richard ne ressemble pas beaucoup physiquement à Foucault. Il s’efforce cependant, sans outrer le mimétisme, d’adopter certaines expressions ou attitudes du philosophe : son sourire, son rire, et aussi le rythme particulier d’une parole qui savait ménager des silences.

Une pensée au travail

Michel Foucault, c’était d’abord une voix, une présence. Cette présence, fort heureusement, les cours, suivis par une cohorte de fidèles et transcrits mot à mot, en conservent la trace. C’est une expérience curieuse et émouvante que d’entendre, plus de vingt-cinq ans après, Foucault s’inquiéter du nombre de places libres, de l’ouverture ou non d’une autre salle, plus encore de l’entendre s’excuser et dire : « J’ai été malade », allusion pudique à la maladie qui l’emportera. Plus profondément, Michel Richard parvient, en respectant les digressions, mais aussi les hésitations et les doutes du philosophe, à restituer une pensée au travail, qui se cherche et s’élabore dans une parole vivante.

artiste-et-le-dire-vrai

Michel Foucault

Un cours au Collège de France est déjà en soi théâtral. Foucault avait le souci de son auditoire et savait s’adresser à ceux qui l’écoutaient. Michel Richard n’hésite pas à accentuer fortement la théâtralité de cette parole foucaldienne. Dans un premier temps, la table de conférencier qui trône au centre du plateau ne servira pas : le comédien parle assis au bord de la scène, ou debout, ou encore couché, exploitant au maximum la proximité avec le public imposée par l’exiguïté de la salle. Par ailleurs, il saute, danse, martèle la porte – peut-être à coups un peu trop redoublés – comme pour montrer que Foucault était un professeur atypique et un esprit libre, aux antipodes de la pesanteur de l’académisme.

La question du dire-vrai

Au fil des leçons, Foucault envisage les différents aspects de la question de la vérité et du dire-vrai, en insistant sur la dimension politique. Car la vérité, on ne l’écoute pas, et d’autant moins quand la démocratie est fragilisée et menacée par le pouvoir des démagogues. Le rôle de l’artiste est finalement abordé. Foucault propose alors un rapprochement audacieux entre la figure de l’artiste moderne, en rébellion contre la culture constituée, et celle du philosophe cynique. En effet, l’artiste, comme le cynique, est créateur de lui-même.

Suivre le fil de la pensée de Foucault n’est pas toujours aisé. D’autant plus que Michel Richard, pour composer son spectacle, a pioché dans plusieurs cours, donnant inévitablement au propos un aspect fragmenté. La pensée est condensée au maximum, le comédien se limitant parfois à quelques bribes, à des formules… Les dates s’égrènent : 15 février, 22 février, 29 février… marquant un inéluctable compte à rebours. À la fin, Foucault s’excuse, reconnaît que ces « survols » ne sont que des « notations » pour un « travail possible ». Un travail qu’il n’aura pas le temps de mener à terme. 

Fabrice Chêne


L’Artiste et le Dire-vrai, de Michel Richard, d’après le Courage de la vérité, cours de Michel Foucault donnés au Collège de France en 1984

Soirées d’été en Luberon

06 19 43 66 00

www.soireesdeteenluberon.fr

Compagnie K.I.T.

06 78 23 60 24

www.myspace.com/ciekit

Mise en scène : Alain Ubaldi et Michel Richard

Avec : Michel Richard

Collaboration artistique : Estelle Gapp

Conseillère littéraire : Anne Sorlin

Lumières et décors : Wilfrid Roche

Chargée de production : Framboise Thimonier

Théâtre Isle 80 • 13, place des Trois-Pilats • 84000 Avignon

Réservations : 04 88 07 91 68

Du 8 au 31 juillet 2010 à 16 h 45

Durée : 55 min

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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