ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Une tragédie nippone ni mauvaise
Benoît Weiler propose au Petit Louvre une pièce de théâtre du grand écrivain japonais Yukio Mishima, « l’Arbre des tropiques ». Une mise en scène un peu figée qui peine à émouvoir.
« l’Arbre des tropiques » | © D.R.
Dans l’œuvre immense de Yukio Mishima, l’Arbre des tropiques occupe une place particulière. Cette tragédie familiale, l’une des plus célèbres pièces de l’écrivain, doit en effet tout autant à la tradition du théâtre grec, dont Mishima a parfaitement assimilé les thèmes et les codes, qu’à la sensibilité japonaise. Avec son intrigue mêlant inceste, complots, suicides, l’œuvre se situe à la jonction de deux cultures, comme pour mieux dire l’universalité des drames humains. Elle est aussi le reflet de la vision du monde et du pessimisme de Mishima, dont on retrouve les thèmes favoris : amours interdites, jeunesse révoltée mais impuissante face à l’autoritarisme et à l’aveuglement paternels…
L’histoire se déroule dans une famille japonaise bourgeoise, à une époque indéterminée. La mère, Ritsuko, veut faire assassiner son mari, le riche et autoritaire Keisaburo, qui pourtant aime son épouse et la croit fidèle. Elle est détestée par ses deux enfants – dont les rapports sont plutôt troubles –, Isamu et Ikuko. Cette dernière, qui souffre d’une mystérieuse maladie, enjoint son frère de tuer cette mère indigne, ce qu’il ne peut se résoudre à faire. Ritsuko, de son côté, veut faire d’Isamu l’instrument de sa haine contre son mari… On voit qu’on n’est pas très loin des Atrides, même si les péripéties sont moins sanglantes, l’impuissance à tuer lorgnant plutôt du côté de Hamlet.
Distribution inégale
Le premier problème à résoudre, quand on s’attaque à une telle pièce, c’est : que faire du contexte japonais ? Faut‑il s’en émanciper, l’ignorer purement et simplement, ou bien y coller au plus près ? Benoît Weiler, qui n’est pas plus japonais que ses comédiens, choisit de rester dans l’entre‑deux, aussi bien pour les décors que pour les costumes, installant par exemple Sarah Calcine, qui joue la souffrante Ikuko, sur une sorte de natte posée au sol. La jeune comédienne s’en sort d’ailleurs plutôt bien et parvient à rendre expressif son personnage, surtout lors de ses duos avec son frère Isamu, interprété de façon sobre et assez touchante par Clément Peyon.
Guy Segalen campe quant à lui un Keisaburo hiératique à souhait, et Lorena Zabrautanu donne un relief intéressant à son personnage, cette énigmatique tante Nobuko qui sert d’infirmière à Ikuko, mais a aussi une fonction de narratrice ou de coryphée dans la pièce. Malheureusement, ses parties chantées ne sont pas très au point, sa voix ne s’accordant pas toujours bien avec les parties instrumentales (contrebasse, flûte), même si par ailleurs la partition musicale se laisse écouter. Pauline Ribat, que l’on reverra avec plaisir dans un autre rôle, complète cette distribution quelque peu inégale, et ne parvient pas à prendre complètement la mesure de cette effrayante Ritsuko.
Approche esthétisante
Le texte, écrit dans une langue dépouillée de toute scorie, est évidemment très beau, et la traduction de Mandiargues lui rend justice. Benoît Weiler a chargé Sébastien Dumont d’évoquer cet arbre fantastique et métaphorique qui donne son titre à la pièce, et symbolise à la fois l’amour malsain que se portent les deux adolescents et la haine de leur mère. Sa création vidéo est assez belle quoiqu’un peu statique. On reste un peu perplexe devant l’accumulation des moyens employés – musique, vidéo, et même danse –, cette approche esthétisante ayant tendance à prendre le pas sur le jeu des comédiens. Comme ceux‑ci, par ailleurs, jouent la plupart du temps tournés vers le public, le spectateur a le sentiment d’être devant un beau tableau plus que d’assister à une tragédie. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
L’Arbre des tropiques, de Yukio Mishima
Traduction : André Pieyre de Mandiargues, avec la collaboration de Jun Shiragi
Texte disponible chez Gallimard (« Le Manteau d’Arlequin »)
06 03 55 00 87
Mise en scène : Benoît Weiler, assisté de Georges Chemidelin
Avec : Sarah Calcine, Pauline Ribat, Lorena Zabrautanu, Clément Peyon, Guy Segalen, Geoffrey Dugas, Adrien Deygas
Dramaturgie : Delphine Haber
Plasticien : Justin Weiler
Vidéo : Sébastien Dumont
Lumières : Leslie Bourgeois
Costumes : Hervé Rozelot
Musique : Geoffrey Dugas et Adrien Deygas
Le Petit Louvre • 3, rue Félix‑Gras • 84000 Avignon
Réservations : 04 32 76 02 79
Du 7 au 28 juillet 2012 à 22 h 25
Durée : 1 h 30
19 € | 13 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires