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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 14:00

Au bout du comptoir : l’enfer

 

Pour la quatrième année, le festival Un automne à tisser vient réjouir la scène du Théâtre de l’Épée-de-Bois. Quatorze spectacles sont proposés par des compagnies qui, pour l’occasion, mettent en commun leurs moyens respectifs. Avec « l’Âge des comptoirs » de Jacques Courtès, créé par le collectif Hic et Nunc, la trame est posée, sombre et superbe…

 

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« l’Âge des comptoirs » | © Manuel Lemaître

 

Au comptoir du Longchamp comme dans n’importe quel rade obscur, « au zinc le Formica voisine le chrome, auprès des rances désespoirs naissent les plus belles amours ». La beauté côtoie le sordide, et la poésie la vulgarité, la brutalité. Alcool, flippers, motos, filles : tout un monde, avec ses créatures hésitantes, sortes de zombies au regard vide. « Adolescence, désespérance. » Dans ces non-lieux, des jeunes gens voient leurs corps s’agiter, comme des marionnettes insoumises, secouées par une rage extrême. Y a-t-il une issue à ce trou noir empli de cris, un espoir pour cette jeunesse qui se cherche ? Le texte de Jacques Courtès ne nous le dit pas, mais les étranges adolescents de la pièce semblent faire écho à un malaise qui déborde la période délicate qu’ils traversent.

 

Car ce sont des jeunes dans la peau d’adultes, au langage d’adultes. Incarnés par des comédiens au physique mature, les personnages frappent par leur ambiguïté, proche de la monstruosité. Leur langage, d’une poésie déchirante, tranche avec leur énergie primaire évacuée en tourbillons, en gestes brusques et sauvages, dirigés vers des forces invisibles. Ils sont deux hommes et une femme qui semblent se battre contre leurs démons intérieurs, contre ceux qui ont déjà absorbé leurs visages et figé leurs traits en une expression abstraite, vaguement mélancolique. Cette sensation naît d’un jeu qui est loin d’être uniforme, mais dont toutes les nuances tissent une profonde tristesse. Tout est bon pour exprimer ce manque qui ronge le sourire des grands enfants. Aussi chacun a-t-il sa façon à lui de faire sortir sa peine, de la poser sur le comptoir.

 

Nitya Fierens nous montre qu’elle a décidément tous les talents

Nitya Fierens danse la déroute de la fille un peu débauchée qu’elle interprète. Elle chaloupe la peine de celle qui va d’homme en homme, en quête d’une caresse salutaire. Sensuelle, violente aussi, elle évolue tantôt seule, tantôt en couple : elle est la grâce des ténèbres, qui contraste avec le jeu des deux autres comédiens, plus grave. Comme des bêtes en cage, Germain Fontenaille et Jacques Courtès tournent sur scène et hurlent en musique, rudoyant la batterie et s’excitant à la guitare. Rock, hard rock, slam, mais aussi chanson française, tiennent lieu de cri, de parole et de poème pour les deux acteurs et pour Nitya Fierens, qui, à travers son chant, nous montre qu’elle a décidément tous les talents. Porteuse du même message que le charme des mots, la musique ne participe pas d’un concert, mais d’une mise en scène habile qui tient de la symphonie, composée à partir de la sensibilité de chaque acteur, et de l’alliance des arts en présence.

 

Polyphonique, cette scénographie de Stanislas Grassian excelle à faire affleurer la complexité des êtres qui se démènent sur scène. L’espace, laissé nu à l’exception d’une batterie, tapie au fond de la salle comme une menace, est une arène où s’affrontent les passions. Et où les corps se dessinent avec netteté, et se font décors en même temps que sujets. D’ailleurs, la première partie du spectacle a des allures de tableau de genre : les protagonistes y sont anonymes, englués dans un malheur social et générationnel. Mais on quitte tout d’un coup le tableau. Les trois personnages entrent en contact, se frôlent, s’étreignent. C’est l’heure de la rencontre, des premiers émois amoureux. Et des échecs. La rupture du rythme initial est bienvenu. La pesanteur s’apaise, laisse place au sourire et, peut-être, à l’espoir. Il n’empêche qu’une gêne persiste : cet âge des comptoirs si parfaitement dépeint, on ne peut croire qu’il concerne seulement l’âge ingrat, tant il fait écho à un mal-être général. En un mot : nous voilà conviés à un somptueux séjour en enfer. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Âge des comptoirs, de Jacques Courtès

Mise en scène : Stanislas Grassian

Avec : Nitya Fierens, Germain Fontenaille, Jacques Courtès

Scénographie et costumes : collectif Hic et Nunc

Lumières : Nicolas Gros

Musiques : Germain Fontenaille

Chorégraphie : Nitya Fierens

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 10 septembre au 12 octobre 2010, vendredi à 21 heures, samedi à 19 heures, dimanche à 18 heures

Et du 30 septembre au 15 octobre 2010, jeudi et vendredi à 21 heures

Vendredi 8 et 15 octobre 2010 : diptyque l’Âge des comptoirsCarnet d’enfance

20 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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