Généreux mais inabouti
« L’Affiche » tire son origine de voyages qu’ont effectués son auteur, Philippe Ducros, et son metteur en scène, Guy Delamotte, en Israël et dans les territoires occupés. Ce qu’ils y ont vu de leurs yeux : le sort qui était réservé à la population palestinienne les a profondément choqués. Du constat clair et tranché de Philippe Ducros (« Il n’y a qu’un occupant et un occupé ») est né le désir de dénoncer « la violence de l’occupation. […] le crime ignoble de ses colonies, le désespoir planifié ». Pour un résultat contrasté.
ur
une longue table, de petits drapeaux sont disséminés ça et là. On dirait qu’une négociation va s’y tenir. Derrière, des noms défilent sur un écran : Washington, Camp David, Madrid,
Stockholm… Ils évoquent autant de tentatives pour trouver un chemin vers la paix entre l’État hébreux et les dirigeants palestiniens. Avec le résultat que l’on sait… Les illusions sont d’entrée
balayées. De dialogue, il n’y en aura pas. De négociation, encore moins. Et il n’y aura pas plus de « représentation » diplomatique sur scène. Il n’y aura que les représentants
tragiques et banals de peuples enfermés (qu’on enferme ?) dans leur souffrance, dans leur frustration, dans leur haine.
Abou Salem est un imprimeur. Un imprimeur d’un genre bien particulier, spécialisé dans les affiches de martyrs : dès qu’un Palestinien est tué par Tsahal, des milliers de portraits sont collés sur les murs afin de glorifier sa mémoire. Mais, en ce jour funeste, il apprend qu’il devra réaliser le portrait de son propre fils, son fils unique, tué par une patrouille. Le prénom de celui-ci est d’ailleurs très lourd de sens : « Salem », en arabe, signifie « corps saint dans un esprit saint », « combattant de la paix ». C’était aussi le premier nom de Jérusalem, avant sa prise par le roi David. Cette mort va ouvrir les portes de l’enfer, pour la famille du jeune disparu et pour celle d’Itzhak, le soldat qui en est responsable.
© Éric Legrand
Cette descente en enfer, où va progressivement se mettre en place la logique du meurtre (surtout côté palestinien) et celle du fanatisme religieux (surtout côté israélien) n’est cependant ni linéaire ni homogène. L’intrigue semble serpenter d’un check-point à un autre, de l’angoisse des uns au désespoir des autres, comme pour nous dresser un tableau exhaustif de l’absurde cruauté dont chaque camp est victime et vecteur. Si les scènes, prises individuellement, sont plutôt efficaces (à l’exception notable de l’ouverture de la pièce, que j’ai trouvée assez molle), l’ensemble m’a paru décousu. Mais lorsque émerge, dans le dernier quart de la pièce, chez un personnage que l’on n’aurait pas suspecté, un désespoir suicidaire, brutalement l’intrigue se resserre, l’intérêt se retend. La toute fin de la pièce est poignante.
Le même sentiment contrasté m’habite au sujet de l’interprétation. J’ai eu en particulier l’impression que, à certains moments, les acteurs masculins jouaient de manière un peu trop relâchée, comme s’ils survolaient leur texte – pourtant très intense – au lieu d’aller le chercher avec toutes leurs tripes. Et puis, l’instant d’après, tout me semblait sonner juste. D’une manière générale, leur concentration et l’intensité de leur jeu m’ont paru aller s’améliorant au fil de la pièce. Les trois interprètes féminines (Véro Dahuron, Christine Guénon, Martine Schambacher) sont à créditer quant à elles d’une prestation plus cohérente et plus rigoureuse. Toutes trois ont su exprimer avec justesse sentiments extrêmes et failles intimes.
Autre aspect de la pièce qui m’a semblé constant (à l’exception, je le répète, de cette décevante ouverture), la mise en scène se caractérise surtout par l’emploi de caméras : reportages, vidéos d’otages, films intimes, détails scéniques, ces différentes ambiances donnent souvent une dimension supérieure aux scènes qui y recourent. Ces séquences, ainsi que des images préenregistrées, sont projetées sur un mur – sur le mur – qui pivote et qui laisse le passage aux acteurs. Une bande-son quasi continuelle souligne l’atmosphère délétère de la pièce (des pauses auraient peut-être été bienvenues…).
Cri de révolte généreux mais inabouti, l’Affiche gagnerait donc probablement à être encore travaillée, resserrée, affûtée pour atteindre pleinement son but. Si toutes les scènes étaient aussi intenses que celle où Oum Salem maudit Itzhak, aussi émouvantes que celle où un couple de juifs russes rêve sous la neige à la Terre promise, nous aurions affaire, sans l’ombre d’un doute, à une très belle pièce. ¶
Vincent Morch
Les Trois Coups
L’Affiche, de Philippe Ducros
Une création Panta-Théâtre
Mise en scène : Guy Delamotte
Avec : Patrick Azam, Véro Dahuron, Christine Guénon, Michel Quidu, Martine Schambacher, Alex Selmane, Timo Torikka
Scénographie : Jean Haas
Lumières : Fabrice Fontal
Vidéo : Laurent Rojol
Costumes : Cidalia da Costa
Musique et son : Denis Gambiez
Régie générale : Christel Rochet
Le Tarmac de la Villette • parc de la Villette, 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris
Réservations : 01 40 03 93 90
Du 6 au 31 octobre 2009, du mardi au vendredi à 20 heures, dimanche à 16 heures
Spectacle repris au Panta-théâtre de Caen du 16 au 18 novembre 2009 et au Théâtre du Mans le 24 novembre 2009
Durée : 1 h 45
16 € | 12 €
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
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