Dimanche 14 mars 2010 7 14 /03 /Mars /2010 17:25

Dévotion à Krishna !

 

Présenté par la maison des Cultures-du-Monde, ce 14e Festival de l’imaginaire poursuit son exploration des identités culturelles – naviguant entre des trésors insoupçonnés du patrimoine culturel immatériel, des créations et des répertoires classiques revisités par les artistes d’aujourd’hui. La représentation d’un épisode du théâtre rituel d’Inde du sud, le « krishnanattam », ouvre les festivités. Un spectacle dévotionnel d’une exquise rareté.

 

La troupe du Grand-Temple-de-Guruvayur (au Kerala) est la seule à représenter encore le krishnanattam (« jeu de Krishna »), une forme spectaculaire rituelle classique, chantée et dansée depuis quatre siècles. Il faut donc mesurer le caractère exceptionnel de son transfert sur les planches de la maison des Cultures-du-Monde, hors du sanctuaire d’origine. Moment intense et précieux, où le public français savoure une geste subtile offerte à Krishna, mêlant théâtre, danse, chants sacrés et musique.

 

Le krishnanattam est issu des formes de représentations archaïques de la région du Kerala. C’est Manavedan, un rajah de Calicut, qui, au milieu du xive siècle, fixe en sanskrit les différents épisodes tissant la trame narrative du krishnanattam : vie intra-utérine de Krishna, enfance, adolescence, amours multiples et passionnées, et ascension vers le ciel. Cette forme théâtrale influença grandement la plus célèbre des expressions scéniques de l’Inde du Sud, le kathakali.

 

Traditionnellement, la représentation est composée de huit pièces jouées sur huit jours. Dans le cadre du Festival, quatre soirées présentent différents épisodes de la vie mythique de Krishna, huitième avatar de Vishnu. L’hindouisme repose sur une sorte de trilogie qui comprend Brahma, le dieu conciliateur ; Shiva, le dieu qui réveille le monde, qui le bouleverse, lui donne le chaos, lui procure la vie en dansant, mais aussi en le détruisant ; et Vichnou, le conservateur, qui passe sa vie à dormir sur un lotus, mais a des avatars qui viennent sur la Terre pour contrôler les hommes et les démons.

 

krishnanattam

« Krishnanattam »

 

La soirée d’ouverture met en scène « Avatharam » (la naissance de Krishna) et « Kaliyamardhanam » (la défaite du serpent Kaliya). La pièce commence par une offrande et un rituel (le « keli », un ensemble de percussions) qui marque le début du drame. Hors du jeu scénique, deux chanteurs jouent du gong et des petites cymbales, et deux percussionnistes soutiennent les textes sacrés. Les « vesham » – ces acteurs-danseurs masculins de krishnanattam, initiés depuis l’âge de six ans – entrent, cachés derrière un rideau multicolore qui marque la séparation entre illusion et réalité. Chacun possède un langage corporel, un costume flamboyant et un maquillage qui l’identifient, tout en créant une forme de distanciation. La couleur noire de Krishna – symbolisée par le maquillage bleu ou vert sur scène – indique ainsi à la fois son origine (celle des gens travaillant dans les champs et dont la peau fonce au soleil), mais aussi le sens du secret et de la magie.

 

Autres artifices théâtraux, le recours à de somptueux masques en bois coloré (comme celui, à quatre visages, du dieu Brahma) ou à des accessoires en bois et papier mâché : flèches et épées, par exemple, mais aussi seins postiches ou bébé vert. L’histoire relatée est la naissance sur terre de Balarama et Krishna, deux incarnations de Vishnu. Ils sont divinement interprétés par Anantham Ajith, seize ans, et Gokhul Alingal, douze ans. L’intrigue démarre lorsque le roi Kamsa marie sa sœur Devaki avec un noble. Une voix dans le ciel lui prédit alors que le huitième fils de Devaki le tuera. Le roi décide alors d’emprisonner les mariés et de tuer leurs futurs enfants. En dépit des précautions de Kamsa, Devaki tombe enceinte de Balarama (extraordinairement « transféré » dans un autre ventre), puis de Krishna, qu’elle confie à des vachers dès sa naissance.

 

La progression dramatique, d’une lenteur raffinée, alterne actions plus ou moins rythmées, et danses de joie fascinantes qui célébrent le dieu facécieux (citons notamment la danse de Mullarmo Chuttal, où les danseurs tournent autour d’une bougie comme une guirlande de fleurs de jasmin…). Les moyens d’expression et les mimiques codifiés (mouvements des mains ou des sourcils, immobilité ou déplacements cadencés) ensorcèlent le public. Ce mélange étrange et sidérant de pantomime parfois grotesque, d’ambiance éthérée et de rituels musicaux et dansés émerveille littéralement. On sait que le spectacle, empreint de significations spirituelles, produit chez les spectateurs locaux la béatitude d’une liturgie. Si cette dimension échappe au public de la maison des Cultures-du-Monde, il n’en ressent pas moins la grâce poétique du krishnanattam : certaines beautés rendent unanimement béats. 

 

Lorène de Bonnay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Krishanattam, théâtre rituel du Kerala

Troupe du Grand-Temple-de-Guruvayur • Inde du Sud

www.festivaldelimaginaire.com/

Sous la direction du maître M. Sankaranarayan

Avec : Unnikrishnan, maître principal ; Gopalakrishnan, maître principal ; Sukumaran, acteur ; Sasidharan, acteur ; Sethumadhavan, acteur ; Muraleedharan, acteur ; Aravindan, acteur ; Venugopolan, acteur ; Maneesh, acteur ; Krishna Kumar, acteur ; Ananthu, Balarama adolescent ; Gokhul, Krishna enfant ; Vasudevan Namboothiri, chanteur ; Sathyanarayanan, chanteur ; Narayanan, tambour maddalam ; Unnikrishnan, tambour thoppi madalam

Maquillages : Raju Muraleekrishnan

Costumes : V. Janardanan

Conseiller artistique : Ravi Gopolan Nair

Maison des Cultures-du-Monde • 101, boulevard Raspail • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 41 42

Du jeudi 11 au samedi 13 mars 2010 à 20 h 30, dimanche 15 mars 2010 à 17 heures

Durée : 2 h 15 environ

21 € | 15 € | 11 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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