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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 23:20

Lear : suite et fin


Par Johanne Boots

Les Trois Coups.com


Jusqu’au 26 janvier 2013, le Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles accueille la recréation en français de « King Lear 2.0 » de Jean-Marie Piemme, mis en scène par Raven Ruëll. Avec au plateau Berdine Nusselder, l’actrice néerlandaise pour qui le dramaturge belge a rédigé ce texte, et qui lui confère un souffle puissant.

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« King Lear 2.0 » | © Kurt Van der Elst

À l’origine de King Lear 2.0, il y a tout d’abord cette observation faite par Jean-Marie Piemme : à la fin du troisième acte du Roi Lear, chez Shakespeare, le personnage du bouffon disparaît, sans aucune explication. Ni mort ni enfui, il n’apparaît plus sur scène, sans que cette absence ne constitue un enjeu dramatique. De cette disparition sans doute liée à des raisons pratiques – un même acteur jouait le bouffon et Cordélia à l’époque shakespearienne –, l’auteur tire un fil narratif, et imagine au bouffon une fille, ayant fui à l’âge de seize ans le pays et les humiliations auxquelles l’exposait la fonction de son père. Des années après, elle revient sur les traces de ce dernier pour tenter de le retrouver parmi les ruines encore fumantes de la guerre civile : un voyage retour dans un royaume à feu et à sang, où le vieux Lear est devenu fou après avoir été chassé de ses terres par deux de ses filles et avoir vu sa plus jeune enfant pendue parce qu’elle avait essayé de lui venir en aide.

Second point de départ de la pièce, la rencontre de l’auteur avec la jeune actrice Berdine Nusselder, qui a été son élève à l’I.N.S.A.S. (Institut national supérieur des arts du spectacle), et dont le travail l’a alors intéressé. Jean-Marie Piemme rédige un texte sur mesure, et Berdine Nusselder est seule sur scène pour prendre en charge cette parole brute, incantatoire et irradiante. Elle est néerlandaise, et son appropriation du texte français est saisissante : résonne dans la salle le combat de l’actrice avec la langue, un écho au combat que livre le personnage pour régler ses comptes avec le pays natal. Son jeu, immédiat et maîtrisé, évite la reproduction mimétique pour laisser advenir une présence pure.

L’imaginaire shakespearien

Avec ce palimpseste, Jean-Marie Piemme parvient à maintenir vive la fascination qu’exerce sur le spectateur l’imaginaire shakespearien du pouvoir et des relations humaines, sans céder à la transposition moderniste. Shakespeare est un fonds mythologique où puise King Lear 2.0 pour traiter des multiples visages du pouvoir, de la violence dans l’Histoire et des mécanismes de domination propres aux entreprises de libération armées. Les exactions et les intrigues qui ont précipité la chute du vieux Lear font l’objet d’un récit détaillé de la part de la fille du bouffon, qui les tient de la bouche de Bodyguard, l’ancien garde du corps du roi vivant désormais reclus et fuyant tout contact avec le passé. Les moyens modernes utilisés par la mise en scène ne sont jamais de simples gadgets, mais servent véritablement le propos : ainsi du travail sonore de Simon Halsberghe, qui module ou amplifie la voix et permet de passer d’un lieu à l’autre, d’un souvenir au suivant.

Autre grand réécrivain de Shakespeare, Heiner Müller est convoqué par Raven Ruëll au détour d’une scène de boucherie majestueuse : c’est Électre qui prend la parole dans cette citation de Hamlet-machine, elle aussi figure d’une fille séparée de son père par la violence d’un conflit et revenant sur les lieux de l’enfance pour donner par la vengeance un sens à cette disparition. De même que Müller en 1977, Jean-Marie Piemme emprunte au complexe univers shakespearien des invariants qui sont autant de clés pour analyser le monde d’aujourd’hui. Une écriture qui excède le texte d’origine pour le faire parler, encore et toujours. 

Johanne Boots


Voir aussi le Sang des amis, de Jean-Marie Piemme, critique d’Olivier Pansieri.


King Lear 2.0, de Jean-Marie Piemme

in Rien d’officiel, Aden, 2011

Mise en scène : Raven Ruëll

Avec : Berdine Nusselder

Scénographie : Giovanni Vanhoenacker

Création son : Simon Halsberghe

Création lumières : Simeon Dikomitis

Musique : Niels Vanherpe

Régie lumières : Kevin Sage

Régie son : Hjorvar Rognvaldsson

Coproduction : Théâtre Les Tanneurs et Theater Antigone (Courtrai)

Théâtre Les Tanneurs • 75-77, rue des Tanneurs • 1000 Bruxelles

Site du théâtre : www.lestanneurs.be

Courriel de réservation : info@lestanneurs.be

Réservations : 02 502 37 43

Du 15 au 26 janvier 2013 à 20 h 30, relâche les 20 et 21 janvier 2013

Durée : 1 h 20

10 € | 7,5 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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