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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 18:23

Dans le maëlstrom
des objets-monstres


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Les Belges d’Avignon ont un don, on ne cessera de le rappeler. Ou des dons. Les Belges, des Doms. Bref, le sens de l’accueil et de la découverte. « Kefar nahum », magique théâtre de marionnettes et d’objets animés, bricole une fantastique épopée du vivant, avec genèse et déclin de la civilisation.

Noir complet. Seul un magma de tissu blanc se convulse, aérien, flottant au milieu de la salle. Bouillon de culture dont émerge la vie : la marionnettiste, démiurge d’un monde d’objets. Ses mains agiles font d’une fraise – cette collerette portée par les hommes de la Renaissance – un poulpe d’abord, puis un pseudo-bigorneau. Le bigorneau devient poule, confectionnée dans une serpillière à franges. Elle défèque et pond. L’un des plus grands dilemmes de l’apparition de la vie est levé : la poule précède l’œuf ! Passons. Le poussin prend la place de sa mère. Lui-même finit singe en tissu ou cheval bricolé avec quatre roulettes et deux tiges métalliques, esquissant finalement un pas de deux. La métamorphose des objets s’accélère et s’emballe. Elle contamine même son ordonnatrice, qui devient une extension du domaine de l’objet. L’inhumanité guette.

kefar-nahum mikha-wajnrych

« Kefar nahum » | © Mikha Najnrych 

Les lumières bleutées parfaitement maîtrisées de Patrick Bonté et la musique électronique, live et inquiétante de Thomas Turine, complètent le tableau apocalyptique dressé par Nicole Mossoux, la marionnettiste. Et interprète, puisqu’elle met en scène son propre corps dans ce spectacle d’une maîtrise remarquable. Ses gestes, ses expressions, s’intègrent au métabolisme propre des objets, s’accouplant monstrueusement, luttant à mort, matérialisant nos pires fantasmes. Ils vont jusqu’à posséder la marionnettiste, leur dramaturge, femme-objet, danseuse-cyborg.

La manipulatrice, dans son costume noir similaire à ceux des médecins du xviie siècle : cintré, avec collerette, comme dans les leçons d’anatomie, dissèque le monde à coup d’objets, sonde les passions d’un univers où tout est permis. Elle prophétise le chaos. Car progressivement l’humanité se détraque, sous l’implacable mécanique des objets. « Kefar nahum », autrement dit bazar, fouillis, fatras, débarras… Kefar nahum dont le nom vient de l’hébreu kfar (village) et nahum (consolation), capharnaüm donc, à la fois chaos et consolation, maëlstrom d’objets repêchés dans « les bazars de Séoul, les drogueries de Pachuca, les supermarchés de Tchéquie, ou encore dérobés, objets de rien, sacs de bure, brosses à récurer, embouts de plastique ou morceaux de fourrure ». Kefar nahum brosse l’image d’un monde où Dieu, le thaumaturge, l’auteur des simulacres, se serait fait prendre à son propre jeu, emporté par sa propre création, dépassé par les objets qu’il a créés. Belle métaphore de l’hybris, la démesure orgueilleuse chez les Grecs. Du bordel divin. 

Cédric Enjalbert


Kefar nahum

Compagnie Mossoux-Bonté

Mise en scène : Patrick Bonté, Nicole Mossoux

Avec : Nicole Mossoux

Musique live : Thomas Turine

Scénographie : Johan Daenen

Costume : Colette Huchard

Objets : Nicole Mossoux

Lumières : Patrick Bonté

Théâtre des Doms • 1 bis, rue des Escaliers-Sainte-Anne • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 99

Du 7 au 27 juillet 2010 à 20 heures, relâche le 19 juillet 2010

Durée : 1 heure

14 € | 10 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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