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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La perfection selon Boulez
C’est l’un des concerts les plus attendus de cette rentrée : à l’occasion du Festival d’automne, Pierre Boulez, à la tête de l’Ensemble intercontemporain, rend hommage à deux des plus grands compositeurs du dernier demi-siècle : Karlheinz Stockhausen et György Ligeti. Dans le cadre somptueux de la Salle Pleyel, ce concert magique a été ovationné par un public de connaisseurs. Diffusion à ne pas manquer sur France Musique le lundi 26 octobre 2009 à 20 heures.
Entre ces trois grands musiciens, Pierre Boulez (né en 1925), Karlheinz Stockhausen (1928-2007) et György Ligeti
(1923-2006), c’est d’abord une histoire d’amitié, née dans l’Europe de l’après-guerre. Les deux premiers se sont côtoyés à Paris au début des années cinquante, au Conservatoire de Paris pour
suivre les cours d’Olivier Messiaen, puis au Club d’essai de Pierre Schaeffer. Fuyant sa Hongrie natale après les évènements de 1956, Ligeti les rejoint à Cologne, où le compositeur allemand a
fondé son Studio de musique électronique. Établi à Vienne puis à Hambourg, Ligeti participera ensuite pendant plus d’une décennie aux fameux cours d’été de Darmstadt, où Stockhausen enseigne
jusqu’en 1974.
C’est cette complicité musicale, jamais démentie, entre ces trois grands noms de la musique contemporaine, qui rend la soirée particulièrement émouvante. Nul en effet n’est mieux placé que Pierre Boulez pour perpétuer l’héritage musical de ces deux artistes novateurs que furent Stockhausen et Ligeti. Et quelle autre formation que l’Ensemble intercontemporain, qu’il dirige depuis 1977, pourrait interpréter leurs œuvres avec autant de doigté et de maîtrise ? Au fil des ans, l’Ensemble, en parfaite symbiose avec son chef, est devenu un magnifique vecteur de diffusion de la musique d’aujourd’hui.
L’évènement méritait à lui seul le déplacement : Fünf weitere Sternzeichen (2007), la toute dernière œuvre de Stockhausen, achevée quelques jours avant sa mort, est créée pour la première fois en France. Pour constituer la première partie de son programme, Pierre Boulez a choisi de l’encadrer par deux pièces de jeunesse du compositeur, manière de donner une idée de la trajectoire d’un artiste dont l’œuvre considérable compte près de 370 numéros d’opus.
Entre musique sérielle, musique ponctuelle, musique électronique, le jeune Stockhausen cherchait sa voie et faisait feu de tout bois. On peut facilement comprendre le scandale causé par la création de Kreuzspiel à Darmstadt en 1952, tant l’œuvre déroute encore aujourd’hui. Écrite pour six musiciens (hautbois, clarinette basse, piano et trois percussions), c’est une œuvre d’avant-garde qui obéit à un principe formel strict. Avec l’audace qui l’a toujours caractérisé, le compositeur allemand y met en question la notion même de linéarité en musique. Kontra-Punkte (1952-1953) appartient également à la période « pointilliste » du compositeur. Dix instruments dialoguent pendant quinze minutes, bribes de phrase s’entrechoquant pour une magnifique étude des timbres et des intensités sonores. Que peuvent se dire un piano, une flûte et un violoncelle ? C’est à cette question qu’ont répondu avec talent les solistes de l’Ensemble dans les dernières mesures de l’œuvre.
Un coup de gong donne le départ des Fünf weitere Stenzeichen, caractéristiques de la dernière manière de Stockhausen, qui s’inscrivent dans le cycle des Signes du zodiaque. C’est une musique moins abstraite, moins formaliste, qui accorde davantage de place à l’expressivité (le chant du hautbois ou de la flûte), et même à l’humour. Celui-ci se manifeste au premier mouvement par le contraste entre les glissandi des cordes et les interventions intempestives des percussions et de la harpe. Des rires se font même entendre dans le public lorsque au quatrième mouvement le tubiste (figurant le taureau) pénètre sur scène par une porte dérobée, comme en réponse à la flûte piccolo du mouvement précédent. Un geste du maestro suffira à interrompre net les applaudissements spontanés se risquant à saluer sa sortie.
Pierre Boulez | © Ensemble intercontemporain
Interpréter la musique de Stockhausen implique une précision sans faille, un sens impeccable du tempo, une rigueur absolue dans le respect de la structure : qualités qui sont précisément celles de Pierre Boulez comme chef d’orchestre. Changement d’univers avec la deuxième partie du concert, consacrée à Ligeti. Si les instruments traditionnels (notamment les vents) sont dans le Concerto de chambre (1969-1970) mis au service d’une révolution musicale au moins aussi radicale que celle de son homologue allemand, la palette sonore est tout autre. La perfection de la tenue du son à laquelle parviennent les instrumentistes de l’Ensemble intercontemporain, la maîtrise des nuances qui permet de restituer dans toute sa finesse la polyphonie très dense de l’œuvre m’ont laissé pantois. On reproche parfois à Boulez d’être trop cérébral, mais comment lui reprocher une telle intelligence des œuvres ?
Mais l’autre grand moment du concert fut sans nul doute les Aventures et Nouvelles aventures, « action scénique en 14 tableaux pour 3 chanteurs et 7 instrumentistes » (1962-1965). Vingt-trois minutes de vrai bonheur pour une œuvre encore plus inouïe que les précédentes. La pièce commence en effet par une utilisation inédite de la voix humaine : halètements, cris, rires et autres bruits de bouche, auxquels répondent les pizzicatos du violoncelle et de la contrebasse. Il s’agissait, selon Ligeti, non pas de créer une musique d’opéra, mais de représenter un opéra qui se joue à l’intérieur de la musique. Les trois solistes accentuent cette dimension parodique par des gestes expressifs et autres mimiques, et vont jusqu’à utiliser des porte-voix ! Leurs accès de violence sont ponctués de façon comique par les percussions. On retiendra en particulier la performance d’Omar Ebrahim qui, remplaçant au pied levé Georg Nigl, a déclenché l’enthousiasme du public. Du très grand art. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Karlheinz Stockhausen
Kreuzspiel
Kontra-punkte
Fünf weitere Sternzeichen
György Ligeti
Concerto de chambre
Aventures et Nouvelles aventures
Ensemble intercontemporain
Direction : Pierre Boulez
• Claron Mc Faden : soprano
• Salomé Haller : soprano
• Omar Ebrahim : baryton
Salle Pleyel • 252, rue du Faubourg-Saint-Honoré • 75008 Paris
Réservations : 01 42 56 13 13
Samedi 17 octobre 2009 à 20 heures
45 € | 35 € | 20 € | 15 € | 10 €
Concert enregistré par France Musique et diffusé le lundi 26 octobre 2009 à 20 heures
Photos : © Wiesinger et Ensemble intercontemporain
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