Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 18:37

Warlikowski : un goût d’inachevé


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Second spectacle présenté à la FabricA lors de cette 67e édition du festival, le « Kabaret Warszawski » de Krzysztof Warlikowski se veut une réflexion sur le devenir d’un théâtre libre et indépendant dans une société occidentale toujours plus normalisée et sécuritaire. Une pièce dérangeante et brouillonne en forme de manifeste pour une marginalité assumée.

kabaret warszawski-615 christophe-raynaud-de-lage-festival-

« Kabaret Warszawski » | © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Quand les festivaliers prennent place dans la très belle salle modulable de la FabricA, ce nouveau lieu du festival conçu avant tout comme un lieu de répétition et de résidence pour les compagnies invitées, ils s’attendent à l’un de ces spectacles marathons dont Krzysztof Warlikowski est coutumier. Sur ce plan, ils seront servis, même si Kabaret Warszawski est loin de rivaliser avec les huit heures trente du Faust de Nicolas Stemann qui a inauguré la FabricA quelques jours plus tôt. Au programme, donc, une pièce de plus de quatre heures trente, qui se présente comme un diptyque : une première partie nous plonge dans le Berlin des années 1930, à l’heure de la montée du nazisme, une seconde nous propulse dans le New York post-11-Septembre. Deux catastrophes, deux tournants de l’Histoire qui selon Krzysztof Warlikowski permettent d’éclairer le monde en pleine mutation d’aujourd’hui.

Pour cette nouvelle création, le metteur en scène polonais a opté pour la forme du cabaret, considérée comme synonyme d’expression artistique très libre. Une liberté de création qui lui paraît menacée de nos jours, et qu’il lui importe plus que tout de préserver pour le travail de sa compagnie, le Nowy Teatr. Il s’est en outre inspiré très directement de deux œuvres : I Am a Camera, une pièce de John van Druten (1951) devenue dans la décennie suivante une comédie musicale, qui sera elle-même adaptée au cinéma en 1972 par Bob Fosse sous le titre Cabaret. Et Shortbus de John Cameron Mitchell (2006), film sur les dérives d’une certaine jeunesse new-yorkaise, qui a fait parler de lui à Cannes du fait de ses scènes de sexe non simulées. Démarche en soi assez paradoxale que ce désir d’adapter pour la scène des œuvres connues au cinéma. Un parti pris qui fait l’originalité du spectacle, mais en constitue aussi la limite.

Remake

On peut comprendre que Krzysztof Warlikowski, sensible au danger que représente la montée des nationalismes en Grèce et en Europe du Nord dans un contexte de crise, ait songé au film moult fois oscarisé Cabaret (redevenu une comédie musicale à succès dans les années 1990 et 2000). Faute d’en obtenir les droits, c’est officiellement la pièce de Van Druten qui lui a servi de matériau. Ses personnages : la chanteuse de cabaret Sally Bowles, ambitieuse et prête à tout pour réussir, son amant à la sexualité ambiguë, et son mystérieux et riche bienfaiteur Max, on a l’impression de les connaître par cœur. Cette histoire pour le moins rebattue, Warlikowski la traite selon une méthode déjà éprouvée dans (A)pollonia, le spectacle qu’il a présenté à Avignon en 2009. À savoir une juxtaposition de tableaux démesurément étirés, agrémentés d’un collage de références littéraires. Avec en plus, cabaret oblige, des intermèdes musicaux mêlant Wagner, dance music, et une musique jouée en direct manquant pour le moins de finesse.

Au fond, un remake très fidèle à l’original, qui restitue l’ambiance lourde de menaces des derniers jours de la République de Weimar. Pas sûr pour autant que le rapport avec la situation actuelle soit très évident. Plus que le décor de carrelage blanc façon salle de bains ou hôpital, on retient de cette première partie la performance de Magdalena Cielecka dans le rôle de Sally Bowles – une Sally Bowles à côté de qui Liza Minelli ressemblerait plutôt à une première communiante. Son insolence, sa manie de s’asseoir les jambes en équerre font passer un délicieux frisson transgressif sur le plateau. Warlikowski confère au personnage une dimension quasi mythique, en fait une femme monstre, « génétiquement incapable de refuser quoi que ce soit », ayant passé un pacte avec le diable pour réussir. Son ambition démesurée sera ironiquement récompensée d’un oscar, tandis qu’un Hitler nabot parvient au pouvoir.

Patti et Iggy sur le sofa

Même désir évident de transgression dans la seconde partie de la pièce, où les thèmes sexuels sont abordés encore plus crûment. La sexualité débridée de Sally y cède la place à l’anorgasmie de Sofia, l’héroïne de Shortbus. Comme dans le film de John Cameron Mitchell, celle-ci, une jeune sexologue frigide, se laisse embarquer par un couple de jeunes patients homosexuels, James et Jamie, dans des soirées plus ou moins orgiaques où elle croisera des créatures nocturnes à l’identité sexuelle incertaine qui essaieront sans succès de l’initier au plaisir. (Le metteur en scène s’inspire au passage de Justin Vivian Bond, artiste transgenre new-yorkais.) Mais le spectacle de ces personnages uniquement préoccupés de leur propre épanouissement sexuel devient vite lassant, et l’on ne peut s’empêcher de voir une forme de complaisance dans cette volonté que l’on devine chez Warlikowski de choquer sa très catholique Pologne natale.

Alors que l’enlisement guette, apparaissent soudain, comme surgies d’un improbable concours de sosies, les silhouettes de Patti Smith et d’Iggy Pop, icônes de l’underground new-yorkais des années 1970. Tandis que les images des tours du W.T.C. sont projetées sur les carreaux de salle de bains, que la scène est noyée dans les fumigènes, Patti et Iggy se font des papouilles sur le sofa en écoutant Radiohead à fond pendant vingt bonnes minutes, comme si l’album Kid A et le morceau « How to disappear completely » constituaient la seule bande-son possible de ce début de millénaire (assez bizarrement, Falk Richter, autre artiste invité dans le festival cette année, est parvenu à la même conclusion dans Rausch). La vision de ce faux Iggy recevant une pluie de confettis dorés et se couchant dans un cercueil transparent, en une sorte d’adieu au monde, pourra paraître hallucinante ou ridicule, ou les deux à la fois d’ailleurs. Devant le tableau final, tout aussi baroque et interminable, le spectateur se demande si tout cela n’est pas un peu vain. Il s’est posé la même question tout au long du spectacle. 

Fabrice Chêne


Kabaret Warszawski, une création du Nowy Teatr

Inspirée par I Am a Camera, de John Van Druten, les Bienveillantes, de Jonathan Littell, Shortbus, de John Cameron Mitchell et Tango, de Justin Vivian Bond

Adaptation : Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczynski, Szczepan Orlowski

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Avec : Claude Bardouil, Stanislawa Celinska, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Bartosz Gelner, Malgorzata Hajewska‑Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Redbad Klijnstra, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostasezwska, Piotr Polak, Jacek Poniedzialek, Magdalena Poplawska, Maciej Stuhr

Et les musiciens : Pawel Bomert, Piotr Maslanka, Pawel Stankiewicz, Fabian Wlodarek

Dramaturgie : Piotr Gruszczynski

Décor et costumes : Malgorzata Szczesniak

Lumière : Felice Ross

Musique : Pawel Mykietyn

Chorégraphie : Claude Bardouil

Vidéo : Kamil Polak

La FabricA • rue Paul-Achard • 84000 Avignon

Réservations : 01 90 14 14 14

Les 19, 20, 22, 23, 24, 25 juillet 2013 à 17 heures

Durée : 4 h 30

36 € | 29 € | 16 €

Tournée :

– Du 22 au 28 septembre 2013 au Nowy Teatr à Varsovie

– Les 16 et 17 octobre 2013 au festival Dialog à Wroclaw

– Les 14 et 15 décembre 2013 au festival Boska Komedia à Cracovie

– Du 7 au 14 février 2014 au Théâtre national de Chaillot à Paris

– Les 6 et 7 mars 2014 au Grand Théâtre au Luxembourg

– Du 13 au 15 mars 2014 au Théâtre de la Place à Liège

– Les 3 et 4 avril 2014 à la Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher