Jeudi 2 septembre 2010 4 02 /09 /Sep /2010 18:13

Un étonnant « journal de la vulgarité »

 

Activités illicites ou culturelles, les caves de Paris abritent bien des mystères. La salle La Bohème du théâtre Les Déchargeurs nous en fait découvrir un fragment bien étrange : le « Journal de l’homme en gris » de Pierre Astrié. Bienvenue dans l’antre obscur de la création, et de l’écriture.

 

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« Journal de l’homme en gris » | © Marie Antoine

 

Il est une ombre parmi les ombres, qui glisse dans les rues d’une ville anonyme. Il est un type transparent, un oisif attablé dans un café, au visage banal, vêtu d’un costume banal. Il veut faire l’original, il joue à l’artiste, se pique d’écrire, quelque chose de pas très défini : un journal. « Une sorte de journal de la vulgarité. » C’est ainsi qu’il a été amoureux entre autres de « Vincesia la Salope », qui s’appelle en fait Monique, à qui il remet son manuscrit, son journal de l’homme en gris. Et il traverse les époques. On le rencontre adulte en 2010, enfant intrépide en 1619 au château de Castelbeau, jeune et vaillant soldat de vingt ans en 1944. En somme, il est de tout temps et de tout lieu.

 

Mais ces informations ne sont pas de source sûre. On les tient des trois personnages qui s’agitent sur scène, qui font le procès de l’absent en une sorte de « monologue à trois voix », genre tout aussi impossible que l’homme qu’il décrit, ce texte ponctué à coups de il. Et pourtant, c’est bien cela qu’évoque le récit, déroulé par les trois acteurs, qui semblent s’ignorer les uns les autres. Leurs yeux ne se croisent que rarement. Leurs corps n’entrent pas non plus en contact, si ce n’est au hasard de leurs va-et-vient désordonnés, occasions de collisions parfois brutales. La violence des morceaux joués au piano, tantôt par Coralie Nicot, tantôt par François Macheret, fait écho à cette ronde plus savante qu’il n’y paraît. Car à l’inverse des corps, électrons libres de toute contrainte collective, les paroles se complètent, expriment une même haine du personnage qu’elles dépeignent. Mais qui sont-ils, ces êtres si amers ?

 

Sans qu’il s’en apercoive

Le texte de Pierre Astrié soulève déjà en lui-même cette interrogation, accentuée par la mise en scène de Carole Anderson. Le choix de faire appel à trois voix, alors que l’on aurait pu imaginer un solo, indique à lui seul une volonté de brouiller les pistes, de rendre impénétrables les individus en présence. Ils disent accompagner l’homme en gris dans le moindre de ses gestes et de ses pensées. Sans qu’il s’en aperçoive. Ils sont peut-être l’inconscient de l’écrivain, ou l’incarnation de ses fantasmes refoulés. Ils ont d’ailleurs une allure éthérée, épurée, dénués qu’ils sont de toute parure, de toute fantaisie vestimentaire. Ils ne sont pourtant pas asexués : disons plutôt que les genres sont entraînés dans la tourmente, le masculin parasitant le féminin, et vice versa. En effet, si la voix narrative est masculine, un seul des trois acteurs est un homme. Troubles, troublantes, les deux femmes ajoutent à l’incertitude qui nimbe l’ensemble des personnages, presque spectraux.

 

Bien que sans contours psychologiques très précis, les trois émanations de la conscience de l’écrivain se distinguent grâce au jeu des acteurs, et par la tonalité particulière de leurs répliques respectives. Coralie Nicot, avec son ironie dynamique, sa verve montée sur ressorts, et sa gestuelle tout en mimiques et en grimaces, incarne une facette bouffonne de l’homme en gris. Grivoise, elle l’est bien moins que Claire Antoine, fascinante dans son rôle d’enfant obscène, elle dont la physionomie évoque la pureté, l’innocence. À travers sa voix claire, les pires délires lubriques sont comme transcendés. À la frontière parfaite du masculin et du féminin, elle excelle à rendre sensible toute l’ambiguïté de la pièce. Quant à François Macherey, âpre et renfrogné quand la haine ne se dessine pas en un effrayant rictus, il est sans doute le démon, adulte celui-là, de l’auteur, le gris de son âme d’artiste.

 

Serrés, attablés comme dans un café-théâtre, nous avons la sensation d’avoir assisté à une ronde presque spontanée, et sortons enchantés de ce spectacle qui nous évoque un peu Bukowski, et son Journal d’un vieux dégueulasse

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


Journal de l’homme en gris, de Pierre Astrié

Mise en scène : Carole Anderson

Avec : François Macherey, Carole Nicot, Claire Antoine

Les Déchargeurs • 5, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Réservations : 08 92 70 12 28

Du 24 août au 16 décembre 2010, mercredi et jeudi à 21 h 30

16 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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