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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 17:04

La marionnette qui n’en pouvait plus d’être un pantin


Par Nicolas Belaubre

Les Trois Coups.com


Tapis dans l’ombre, deux habiles marionnettistes, Jean-Paul Béalu et Jean-Philippe Hémery, tirent avec autant de finesse sur les ficelles qui tissent le monde de « Johnny » que sur celles que leur offre la technique du théâtre noir *. Tiré du « Renégat », une nouvelle de Jack London, cette pièce se donne pour gageure d’éviter les contrastes manichéens, pour présenter, dans un jeu d’ombres et de lumières, la grisaille du quotidien d’un enfant ouvrier du début du xxe siècle. Adapté et mis en scène par Geneviève Touzet, « Johnny » tente ainsi de donner un nouvel éclairage au spectacle grand public.

Depuis que le monde est monde, les forts s’en sortent mieux que les faibles. C’est la sélection naturelle. Depuis que le monde est histoire de gros sous, les forts exploitent les faibles. C’est le capitalisme. Depuis que le monde est moderne, la machine cannibalise l’ouvrier. C’est le progrès. De tout temps, les plus faibles ont souffert en silence… D’aussi loin qu’il se souvienne, Johnny n’a pas connu autre chose que le vacarme assourdissant des ateliers. Et pourtant Johnny n’est qu’un gamin. Il est encore dans l’âge où l’on devrait avoir envie de jouer à chat ou à se courir après, en se singeant les uns les autres. Malheureusement, Johnny est déjà fatigué, exténué… déjà vieux. Usé.

Chaque matin, comme un rituel, la maman de Johnny prépare péniblement le petit déjeuner, puis s’escrime à sortir à temps notre petit bonhomme de son lit afin qu’il ne se mette pas « à l’amende » en arrivant en retard à l’usine. Chaque matin, elle finit par lui offrir sa maigre part de nourriture. « Décidément, je ne peux rien avaler aujourd’hui », lui ment-elle inlassablement. Veuve avec cinq enfants, elle fait de son mieux, mais la vie n’est pas facile, et les temps sont durs… Au travail, Johnny est un ouvrier modèle. Poli et docile. Il tient la cadence, supporte sans broncher les vociférations du contremaître ainsi que les réflexions douteuses des inspecteurs et autres bourgeois moralisateurs. Johnny se fond dans la machine. Tous deux semblent d’ailleurs faits du même bois.

« Johnny » | © Michel Baudy

En effet, si l’on y regarde de plus près, les marionnettes comme les décors sont élaborés avec un souci du détail et une ingéniosité remarquables. Faits de bric et de broc, avec des roues de vélo, de vieux cartons et quelques bouts de ficelle, tous les éléments prennent littéralement vie entre les mains des deux manipulateurs invisibles. On est immédiatement plongé dans un univers onirique, qui n’est pas sans nous évoquer les Voyages de Gulliver. Les toutes petites poupées se meuvent avec tant de vérité que l’on ne serait pas surpris de voir le tissu de leur chemise se gonfler dans un soupir ou frémir quelque peu sous les coups de leur cœur fatigué.

De même, la mise en scène exploite avec précision le potentiel fantasmagorique du théâtre noir *. La part belle est faite au silence et au mouvement, d’où les marionnettes tirent leur humanité. Mais la bande sonore, mêlant les bruits des machines aux voix des comédiens et à une musique relativement sobre, entraîne peu à peu notre jeune personnage dans une farandole cauchemardesque. Les figures caricaturales et disproportionnées des bourgeois flottent et dansent de manière omniprésente. Les décors prennent vie et acquièrent, de ce fait, une dimension symbolique. Les accessoires se croisent alors dans un ballet orchestré au millimètre… Dans l’ombre, la tension est palpable. Au moindre faux pas, l’envers du décor se révélerait au public. La douche pourrait être froide. Aussi froide et douloureuse que la décision que devra prendre Johnny pour se sauver.

En définitive, Johnny ne cherche pas tant à nous interpeller sur l’importance des acquis sociaux, mais plutôt à nous faire réfléchir sur la nature des relations que l’homme entretient avec le monde qui l’entoure. Sur sa maudite individualité, son égoïsme parfois nécessaire et sur une forme de servitude trop souvent volontaire. C’est une pièce résolument tout public, qui offre de ce fait plusieurs niveaux de lecture. Un divertissement à conseiller, donc, à tous ceux qui n’excluent pas d’agrémenter un spectacle d’une petite réflexion philosophique. 

Nicolas Belaubre


* Théâtre noir. Les manipulateurs sont tout de noir vêtus et la marionnette est éclairée par un couloir de lumière : le public ne voit pas les manipulateurs et cela confère un aspect magique au déplacement des marionnettes.


Johnny, adapté du Renégat de Jack London

Éditions 10-18, coll. « Appel de la vie » (juillet 1988), 441 pages

Compagnie du Tara-Théâtre • 23, rue de la Balance • 31000 Toulouse

05 61 62 27 10

m.almon@orange.fr

Adaptation et mise en scène : Geneviève Touzet

Direction d’acteur : Charles Gimat

Comédiens manipulateurs : Jean-Paul Béalu et Jean-Philippe Hémery

Scénographie : Geneviève Touzet et Jean-Paul Béalu

Création musique originale : Philippe Duteil

Création et fabrication des marionnettes et décors : Geneviève Touzet, Jean-Paul Béalu et Maurice Jourdain

Régie son et lumière : Dominique Dussourd

Photos, affiche : Michel Baudy

Grenier Théâtre • 14, impasse de Gramont • 31200 Toulouse

Réservations : 05 61 48 21 00

contact@greniertheatre.org

Le jeudi 29 octobre 2009 à 14 h 30 et 19 heures et les 30 et 31 octobre 2009 à 14 h 30 et 20 h 30

Durée : 55 minutes

6 € | 3,50 € | 1,20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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