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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 16:38

Véronique Mermoud :
une Jocaste brûlante


Par Marie-Christine Harant

Les Trois Coups.com


Quelle merveille ! Nancy Huston a cédé aux appels pressants de Gisèle Sallin qui lui commandait un « Jocaste reine », afin de donner enfin la parole à la femme d’Œdipe. Une idée lumineuse qui a abouti à la création du Théâtre Osses, vue au domaine d’O. Véronique Mermoud, mère, femme, amante, reine, vit intensément ce personnage hors du commun. Elle est éblouissante, mais toute la production mérite une belle ovation.

Qui était donc cette Jocaste, qui se console facilement de la mort de son premier mari en se jetant dans les bras de l’assassin de celui-ci ? Le meurtrier étant son fils Œdipe, celui-là même qu’elle avait abandonné à sa naissance au sommet du mont Cithéron ? Qui était-elle, cette femme quasiment silencieuse depuis la création, il y a plus de 3 000 ans, par Sophocle du chef-d’œuvre universel Œdipe roi ? Gisèle Sallin s’est posée la question. Elle voulait mettre en scène cette figure de femme au destin si singulier. Savoir si Jocaste avait pu reconnaître, vingt ans après, en Œdipe, son bébé ?

La pythie et le « pythanalyste »

Nancy Huston a fini par accepter le défi. Elle a écrit une pièce, une vraie tragédie à l’ancienne, dans la composition et dans l’allure, mais avec les mots d’aujourd’hui. Dans la forme, la dramaturge a conservé le coryphée, qui commente l’action, l’explique, démonte l’intrigue. Confondant sciemment Vienne et Delphes, la pythie et le « pythanalyste », ce coryphée est ouvertement contemporain et devient premier spectateur du drame qui se noue devant nos yeux. Un naïf au langage d’aujourd’hui. Chacune de ses apparitions donne un temps de respiration à la tragédie. Frank Michaux, dans son costume rouge piment, compose un coryphée délicieux.

jocaste isabelle-daccord

« Jocaste reine » | © Isabelle Daccord

La pièce est structurée à la manière d’une vraie tragédie classique. L’action se déroule quasiment l’espace d’une journée. Mais quelle journée ! Du lever de la famille jusqu’à la mort de Jocaste dans la soirée. Les mots sont ceux d’aujourd’hui, ceux d’un couple amoureux qui n’a pas peur de parler de sa sexualité. Jocaste vieillissante, trente-quatre ans de plus que son mari, craint que le désir ne fuit son corps flétri. Deux parents aimants entourés de leurs quatre enfants, deux jeunes éphèbes, Étéocle et Polynice, qui passent leur temps à se battre. Rôles muets, dansés par Jean-Nicolas Dafflon et Cédric Simon, car la parole féminine est primordiale ici.

Euxodia : un pendant antique du coryphée contemporain

Deux filles à peine adolescentes (interprétées avec l’espièglerie qui convient à cet âge par Raïssa Mariotti et Anne Schwaller) complètent cette famille : Ismène, qui découvre le « ça rouge » des femmes, tandis qu’Antigone, plus âgée mais trop maigre, ne le connaît pas encore. Un personnage, féminin lui aussi, a été créé, celui de la vieille nourrice Euxodia, celle qui a donné à Jocaste la tendresse d’une mère, qui l’a suivie, qui sait tout, qui écoute, un pendant antique du coryphée contemporain. Chantal Trichet joue ce personnage attachant avec une infinie douceur.

Face à la sublime Véronique Mermoud, Jocaste de la racine des cheveux jusqu’au bout des pieds, Olivier Havran est un Œdipe tourmenté et par son titre de roi et par les mystères de sa naissance. Un spectacle en tout point exaltant, généreux, sensible, intelligent, ultra-féminin, dont on a encore apprécié les décors élégants, des voiles aux couleurs épicées qui sculptent les appartements royaux. Et dont on a adoré la musique composée par Anne-Marie Fijal, qui ne se contente pas d’illustrer, qui s’intègre naturellement à la partition vocale. On retrouve la troupe dans Œdipe roi, de Sophocle, toujours au domaine d’O, le volet plus traditionnel et plus masculin de ce nouveau diptyque. À suivre. 

Marie-Christine Harant


Jocaste reine, de Nancy Huston

Théâtre des Osses • centre dramatique fribourgeois • 1, place des Osses • 1762 Givisiez • Suisse

41 26 469 70 01

www.theatreosses.ch

info@theatreosses.ch

Mise en scène : Gisèle Sallin

Avec : Véronique Mermoud, Olivier Havran, Frank Michaux, Chantal Trichet, Raïssa Mariotti, Anne Schwaller, Cédric Simon, Jean-Nicolas Dafflon

Création costumes et scénographie : Jean-Claude de Belmels

Création lumière, technique et décors : Jean-Christophe Despond

Chorégraphie : Tane Soutter

Musique : Anne-Marie Fijal

Théâtre d’O • rond-point du Château-d’O • 34000 Montpellier

Réservations : 0 800 200 165

15 et 16 décembre 2009 à 19 heures, 18 décembre 2009 à 21 h 30

Durée : 1 h 30

12 € | 8 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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