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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 16:52

C’est l’Amérique !


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Premier volet d’une tétralogie annoncée et qui reste mystérieuse, ce « Pique » du nouveau jeu de Robert Lepage éblouit par ses prouesses techniques, par la maestria des comédiens qu’on a peine à croire réduits au nombre de six. Il convoque sous nos yeux le grand cirque américain.

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« Jeux de cartes 1 : pique » | © Érick Labbé

Pour cette performance, il fallait, non le beau théâtre à l’italienne des Célestins, mais la modularité et la multiplicité des possibles qu’offre le Studio 24, primitivement dédié au cinéma, implanté à Villeurbanne. Sa modernité aussi, sa froideur, ainsi que ses richesses technologiques…

Au centre des spectateurs, répartis en quatre allées face aux quatre as, un immense plateau rond dont nous allons rapidement découvrir les verticalités. Car, sous la surface, une vie souterraine se devine, et dans le ciel masqué d’une immense coupole aux couleurs artificielles on pressent des menaces. Dans cette Amérique, on rampe, on se cache, on craint le feu du ciel comme, sans doute, la transparence d’un ciel étoilé. Cette coupole, c’est aussi la nuit électrique des grandes villes, les sunlights, les projecteurs, toute une vie artificielle, avide et captivante.

Aborder le sujet, ou plutôt les sujets, de cette pièce passe par le rapport très subtil créé par l’espace. Comme si cette Amérique, dont le collectif réuni autour de Robert Lepage souhaite nous parler et qui signe le propos et le texte, n’était qu’apparence, poudre aux yeux, miroir aux alouettes… On y trouve des allégories comme le cow-boy solitaire et sa démarche immortalisée par les grands westerns, ou Elvis Presley, des décors à la Hopper, hôtels sans âme mais avec piscine, couples qui trimbalent leur solitude et leur mal-être, personnels interchangeables… La vie, la vraie, c’est Las Vegas, ses machines à sous, ses croupiers, ses filles déshabillées couvertes de plumes d’autruche et de bas résille, ses illusions, ses désastres… Premier lieu du spectacle.

Le second, c’est l’Irak, ou plutôt une base militaire où l’on répète, avec de faux Irakiens, où l’on apprend aux jeunes recrues à ne faire confiance à personne, à haïr, à bannir les valeurs apprises antérieurement, dans le civil : respect de l’autre, quelle blague ! On y démolit ces appelés tout juste sortis de l’adolescence, on les humilie, on les contraint aux pires saloperies, pour s’assurer qu’ils seront de simples machines à tuer. Pas étonnant dès lors que certains pètent les plombs, se prenant pour des chevaliers du Moyen Âge, ou se livrant à de drôles de jeux sadomasochistes avec des entraîneuses de passage.

Les spectateurs sont placés le regard pratiquement à hauteur de scène, et le plateau leur offre, selon les scènes, divers plans quasiment cinématographiques, multipliant les rapports aux personnages : plans américains pour les femmes de chambre et les croupiers, ces petits personnels invisibles, travellings et panoramiques pour Elvis, le cow-boy, les filles de cabaret qui ont besoin de la lumière pour exister…

Il faut encore dire un mot de la bande-son, du bruit oppressant des hélicoptères qui se mêle à celui de la musique.

Rêves et cauchemars

Tout cela peut paraître abstrait, mais ne l’est pas. Comme chez les grands romanciers américains, les idées sont incarnées par des personnages qui se croisent, et Robert Lepage sait les rendre attachants. D’abord, ils ont des noms, et des histoires aussi, presque des destins : Conception (interprété par Roberto Mori – les comédiens jouent tous les rôles) est une clandestine pour qui la peur de la maladie se double de la terreur de l’expulsion. Elle fait partie de ces milliers d’intouchables qui font vivre Las Vegas, le mythe.

Et puis il y a Mark Turnbridge, ruiné par son addiction au jeu, prêt à tout pour récupérer de quoi se refaire, et qui a déjà tout perdu. Au terme d’un long processus de détachement (magnifique scène où il part seul dans le désert, perdant ses habits, puis sa peau sous le soleil, accompagné dans la mort par un chaman) ne lui restera que la mort… Et puis Marie-Ève et Jean-François, le jeune couple dont l’amour n’est qu’illusion et qui perdra, en même temps que ses illusions, l’enfant attendu. Tout cela compose un monde d’une extrême violence, et l’un des sentiments que l’on ressent comme spectateur, rarement éprouvé au théâtre, est ici la peur. La violence n’est pas reléguée en Irak, elle est à Las Vegas, dans la manière dont l’Amérique traite les petits et les pauvres, dans la déshumanisation des rapports humains.

Des faux Irakiens réduits au rôle de figurants aux réceptionnistes, barmen, joueurs, tous endossent un vêtement qui n’est pas le vrai. Dans l’Amérique, tout est mensonge… Robert Lepage le démontre magnifiquement. On attend la suite ! 

Trina Mounier


Jeux de cartes 1 : pique, de Sylvio Arriola, Carole Faisant, Nuria Garcia, Tony Guilfoyle, Martin Haberstroh, Robert Lepage, Sophie Marin, Roberto Mori

Mise en scène : Robert Lepage

Avec : Sylvio Arriola, Nuria Garcia, Tony Guilfoyle, Martin Haberstroh, Sophie Marin, RobertoMori

Dramaturgie : Peder Bjurman

Assistant à la mise en scène : Félix Dagenais

Musique originale composée et interprétée par Philippe Bachman

Scénographie : Jean Hazel

Conception des éclairages : Louis-Xavier Gagnon-Lebrun

Conception sonore : Jean-Sébastien Côté

Conception costumes : Sébastien Dionne, assisté de Stéphanie Cléroux

Conception des accessoires : Virginie Leclerc

Conception des images : David Leclerc

Artiste éolien : Daniel Wurtzel

Perruques : Rachel Tremblay

Direction de production : Marie-Pierre Gagné

Direction de tournée : Marie Rondot

Direction technique-création : Paul Bourque

Direction technique-tournée : Patrick Durnin

Régie générale : Katia Talbot

Régie des éclairages : Renaud Pettigrew

Régie son : Olivier Marcil

Régie vidéo : Nicolas Dosti

Régie des costumes : Sylvie Courbron

Régie des accessoires : Virginie Leclerc

Chef machiniste : Anne Marie Bureau

Machinistes : Simon Laplante et Nicolas Boudreau

Consultants techniques : Catherine Guay et Tobie Horswill

Musiques additionnelles : Here in Vegas et The Devil’s in Your Eyes composées, écrites et interprétées par Rick Miller, production et adaptation de Creighton Doane ;

La Notte è piccola de Bruno Canfora, Franco Castellano et Giuseppe Moccia utilisée avec la permission de Spirit Music Group, inc.

Images additionnelles : Apuesta por un amor utilisées avec la permission de Televisa

Construction du décor : Astuce décors

Réalisation de costumes par Apparat confection créative

Agent du metteur en scène : Lynda Beaulieu

Opératrice de surtitrage : Sigrid Kjerulf

Production : Ex machina, à l’initiative du réseau 360° et commandité par Luminato, Toronto Festival of Arts & Creativity

Coproduction : Célestins-Théâtre de Lyon, Teatro Circo Price-Madrid, Ruhrtriennale, La Comète-scène nationale de Châlons-en-Champagne, Cirque Jules-Verne et maison de la Culture-scène nationale d’Amiens, Roundhouse-Londres, Odéon-Théâtre de l’Europe, Östre Gasvaerk Teater-Copenhague, Norfolk & Norwich Festival, International Stage at Gasverket Stockhom

Avec le soutien de la région Rhône-Alpes

Célestins-Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Tél. billetterie : 04 72 77 40 00

courrier@celestins-lyon.org

Site : http://www.celestins-lyon.org

Représentations au Studio 24 à Villeurbanne du 9 au 19 janvier 2013

Tous les jours à 20 heures sauf le dimanche à 16 heures et relâche le lundi

Durée : 2 h 40

34 € | 28 € | 25 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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