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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 15:08

« Jérémy Fisher » : l’appel serein de la mer


Par Florent Coudeyrat

Les Trois Coups.com


La reprise de l’opéra pour enfants « Jérémy Fisher » est un enchantement de tous les instants. Acceptation de la différence et évocation du monde marin ravissent petits et grands pendant une heure qui file à toute allure.

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« Jérémy Fisher » | © Blandine Soulage

On doit à la compositrice française Isabelle Aboulker l’intérêt porté pour Jérémy Fisher, une pièce de Mohamed Rouabhi (1) éditée pour la jeunesse en 2002. Et seulement cinq ans plus tard, une transposition en opéra pour enfants reprise un peu partout en Rhône-Alpes, avant de partir en tournée en Bretagne et même jusqu’au Portugal (avec des interprètes locaux) ! À la lecture de la pièce, il fallait une certaine audace pour imaginer la réussite d’un tel projet, tant le propos sérieux et la teinte sombre de l’œuvre nous éloignent des habituels canons de la comédie musicale où « tout est bien qui finit bien ». L’histoire prend place dans le monde marin, à l’instar de la Chevauchée de la mer (Riders to the Sea) de Vaughan Williams, un autre opéra court qui introduit d’emblée une tension extrême avec l’inquiétude des femmes de marins disparus en mer.

Ici, marin pêcheur lui-même, le père de Jérémy annonce à sa femme l’étrange disparition d’un mousse happé par une immense vague vengeresse, après avoir tué un cachalot. Le tragique fait rapidement place à l’heureuse nouvelle de la naissance prochaine de Jérémy, déjà dans le ventre accueillant de sa mère. Le bébé naît avec des mains palmées, accueilli par des parents ébahis mais respectueux de sa différence, pour finalement accepter le moment venu de le laisser devenir ce qu’il est, comme une évidence sereine, en accomplissant sa destinée. L’une des grandes forces de l’ouvrage est de placer le petit garçon comme un narrateur de ses propres aventures, avec des mots simples et toujours justes. Isabelle Aboulker se saisit de cette idée en confiant à un chœur d’enfants ces pensées lumineuses et attachantes, autour d’un kaléidoscope de courtes pièces musicales très variées, où se succèdent parties chantées et jouées.

Isabelle Aboulker, spécialiste de la jeunesse

Il faut dire que la compositrice française creuse depuis plus de trente ans le sillon d’une voie personnelle incarnée par ses nombreuses compositions pour la jeunesse, que ce soit avec des livres-disques pour les éditions Gallimard ou des opéras pour enfants régulièrement montés sur scène. Autour d’un livret très respectueux de l’œuvre de Mohamed Rouabhi, son travail original permet une concentration immédiate dans la salle, composée de nombreux jeunes. Un détail qui ne trompe pas. Il est vrai que la mise en scène subtile de Michel Dieuaide (2), d’une infinie tendresse pour son héros, n’est pas pour rien dans cette performance. En refusant de montrer la transformation physique du garçon en poisson, tout artifice spectaculaire est ainsi gommé pour éveiller l’imaginaire du spectateur, mais aussi permettre l’écoute attentive d’un texte magnifié par un véritable suspens, sans pathos.

À travers une multitude d’accessoires, entre coussins et petits aquariums ronds, l’univers de l’enfance et le monde marin sont évoqués poétiquement à partir d’une scénographie unique pendant tout le spectacle. Dieuaide sait aussi réserver d’étonnants passages décalés, comme l’arrivée du médecin en motard ou l’hilarante composition du vendeur d’aquariums (impressionnant Thomas Poulard dans ce rôle). Un passage pourtant peu drôle dans l’œuvre originale. De même, le rêve des parents transformés en agents X-File apporte une touche d’absurde bien rendue par les comédiens-chanteurs. Si l’on retient la touchante performance du jeune interprète de Jérémy Fisher, à la voix cristalline, ses parents ne sont pas en reste, se montrant particulièrement attentifs à la parfaite compréhension du texte parlé ou chanté.

Aucune faiblesse au plan vocal dans ce casting entièrement revisité cette année sur la belle scène de la Croix-Rousse. L’autre grande satisfaction de la soirée est constituée par l’incroyable cohésion de la maîtrise de l’Opéra de Lyon, qui n’est pas pour rien dans la réussite de cette reprise. Assurément, un spectacle qui mérite de tourner encore, pour le bonheur des enfants petits et grands, ceux que l’auteur veut nous aider à percevoir en chacun d’entre nous. 

Florent Coudeyrat


(1) Voir aussi « la Belle de Cadiz », de Mohamed Rouabhi (critique), Théâtre du Chien-qui-Fume à Avignon

Voir aussi « Darwich, deux textes », de Mahmoud Darwich (critique), Off du Festival d’Avignon 2010, chapelle du Verbe-Incarné à Avignon

Voir aussi « Vive la France », de Mohamed Rouabhi (critique de Sara Roger), Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis

Voir aussi « Jérémy Fisher », de Mohamed Rouabhi (critique), centre culturel de Cesson-Sévigné

(2) Comédien, longtemps codirecteur du Théâtre des Jeunes-Années, Michel Dieuaide écrit pour les Trois Coups depuis plus d’un an maintenant. Il va sans dire que son spectacle a été jugé sans parti pris favorable ou défavorable par l’auteur de ces lignes.


Jérémy Fisher, d’Isabelle Aboulker

Opéra pour enfants, d’après une pièce de Mohamed Rouabhi éditée chez Heyoka jeunesses (Actes Sud-Papiers)

Ouvrage chanté en français, sans surtitres

Quatuor à cordes, studio et maîtrise de l’Opéra de Lyon

Mise en scène : Michel Dieuaide

Avec : Pierre Héritier (Tom), Éléonore Pancrazi (Jody), Thibault de Damas (le Médecin), Thomas Poulard (le Représentant)

Décors et costumes : Danièle Rozier

Lumière : Sandie Charron

Préparation musicale : Karine Locatelli

Coproduction Opéra de Lyon, Biennale du théâtre jeunes publics, Quatuor Debussy, Opéra de Rennes

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannes-Ambre • 69004 Lyon

http://www.opera-lyon.com/spectacle/opera/jeremy-fisher

Réservations : 04 69 85 54 54

Les 4 et 11 juin 2014 à 15 heures, les 6 et 7 juin 2014 à 19 h 30

Durée : 1 heure sans entracte

20 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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