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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 16:07

Je pense, donc je fuis


Par Solenn Denis

Les Trois Coups.com


Il fait si beau en ce moment, ce serait dommage d’en profiter, allons plutôt nous enfermer dans un conteneur ! L’idée de « Je suis une personne » était folle. Le résultat est envoûtant.

je-suis-une-personne-300 « Au printemps il y a des arbres qui font des fleurs, tu te souviens ? »Tu te mords les lèvres pour ne pas lui répondre. Tu oublies que tu es au spectacle… C’est à toi, à toi seule, que la comédienne s’adresse, yeux dans les yeux, à moins de deux mètres. Elle te sourit et ne lâchera pas ton regard tant que tu n’auras pas la bouche qui s’étire en hamac suspendu d’une joue à l’autre. Tu ne peux résister… Son sourire, tu le lui rends, avec les intérêts. Mais déjà, elle a quitté tes yeux, plongeant dans ceux d’un/une autre. Chaque parole adressée à quelqu'un, frontalement, toujours. Elle a quitté tes yeux. Toi, tu la dévores encore.

« Je suis une personne est un spectacle où une comédienne joue en simultané pour deux salles superposées. Deux conteneurs de six mètres de long l’un sur l’autre. Deux publics isolés l’un de l’autre. Une comédienne qui passe d’une salle à l’autre à la force des bras. Le texte n’est dit qu’une fois. » Le dispositif annoncé, mystérieux et saugrenu, t’intrigue. « C’est beau quand une chose commence. […] Que tu sens que cela va continuer, mais que tu ne sais pas comment. » dit la comédienne pendant le spectacle. Voilà, c’est ça. C’est beau. Le texte est magnifique. Simple, efficace. Nicolas Vercken sait mettre sa langue dans la bouche d’une femme comme tu as rarement vu. Son œuvre parle d’enfermement. Et peu importe où le personnage est enfermé, ici ou là, à l’hôpital, psychiatrique ou non, en prison, dans un camp, enfermement physique ou psychique, que l’on subit ou se fait subir, tu ne sauras pas, et quelle importance ? Ce qui compte, c’est l’échappée belle. Juste le voyage qu’elle se fait dans sa tête, avec le sourire de la résilience, le sourire de « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ».

Au début, tu t’inquiètes de ton attention quand la comédienne n’est pas là, quand elle grimpe en haut dans l’autre conteneur. Tu te rends compte que ton écoute n’est pas la même. Tu entends le texte, oui, mais comme on écoute une conversation à la table d’à côté. Tes yeux cherchent une accroche, il n’y en a pas. Et puis vlan ! Un nouveau procédé entre en scène. Des caméras ont été placées un peu partout dans les deux conteneurs, et quand la comédienne quitte le tien, alors la captation vidéo d’elle en haut est projetée en direct en bas (et inversement bien sûr !). La comédienne finira par être dédoublée, jouant devant la projection d’elle‑même, image légèrement décalée, un tout petit peu en retard, créant comme un fantôme, son ombre molle.

Délice des listes

Alors, la comédienne dresse la liste de tout ce qu’elle aime. Soustraite au monde, elle l’aime d’amour et sait pourquoi. Il aura fallu en être l’exilée pour en avoir la souvenance, la conscience même. Elle établit une liste comme Philippe Delerm le faisait avec sa Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Les fragments s’emmêlent avec les adresses qu’elle fait à ce « tu » sans nom. Ce « tu » qui est toi, alors, puisqu’elle te regarde, et puis l’autre à côté qu’elle regarde ensuite, et puis l’autre, et puis l’autre… Elle tutoie le monde. Rien que ça.

Mais aussi, elle prévoit sa fuite, l’imagine, sourire aux lèvres, toujours. Et tu ne sais si la comédienne, Camille Voitellier, aura à l’issu du spectacle plus de courbatures aux bras qu’aux maxillaires. Crevette bleue dans son jogging, son corps est fin et nerveux. Autant de puissance physique dans un si petit corps, et pourtant, aucune volonté de performance. Chaque geste, ciselé, raconte quelque chose. Elle ne cesse pas les allers et venues entre le conteneur du bas et celui du haut. Tout s’accélère. Tu ne sens pas l’effort, elle se hisse et se suspend comme tu poserais un pied devant l’autre !

En nage, haletante, elle continue ses listes et adresses et espérances. Sa respiration, tout au long du spectacle, ponctuera toujours le texte. Une respiration proche de celle qui se fait au yoga : ujjayi, le « souffle victorieux ». Et le spectacle, plus que physique, est organique. D’une extrême maîtrise, d’une rigueur sans faille, comme un art qui serait martial. Camille Voitellier touche son plexus régulièrement quand elle dit « je » ou « moi », maintenant le contact avec elle‑même. Ne pas se perdre, ne pas s’enfermer au dedans d’elle. Faire des ponts entre soi et le monde. Je suis là, je suis là, Je suis une personne et je suis là, vivante. « On ne peut enfermer les gens, tu sais, on ne peut pas, ça n’est pas possible. » Ou seulement dans un conteneur pendant quarante‑cinq minutes. Le temps de se régaler de cette expérience, dont tu es un des rouages à part entière. À vivre. Fort. 

Solenn Denis


Je suis une personne, de Ktha Compagnie

Ktha Compagnie • 140, rue du Faubourg‑Saint‑Antoine • 75012 Paris

01 40 19 94 38

Site : www.ktha.org

Courriel : ktha@ktha.org

Écriture : Nicolas Vercken

Mise en scène : Lear Packer et Nicolas Vercken

Vidéo : Lear Packer

Avec : Camille Voitellier

Régie générale : Guillaume Lucas

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Réservations : 01 56 08 33 88

Du 22 mai au 16 juin 2012 à 21 heures, les vendredi, samedi à 19 heures et 21 heures, relâche les lundi et dimanche

Durée : 45 min

17 € | 13 € | 10 €

Tournée :

– 18, 19 et 22 juillet 2012 à 18 h 30 et 21 heures et les 20 juillet et 21 juillet 2012 à 16 heures et 21 heures au festival Châlon dans la rue, Châlon‑sur‑Saône

http://www.chalondanslarue.com/

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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