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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 11:30

Que reste-t-il de nos idéaux ?


Par Johanne Boots

Les Trois Coups.com


« Je pense à Yu », le dernier spectacle de Vincent Goethals présenté jusqu’au 9 février 2013 au Rideau de Bruxelles, questionne le militantisme citoyen et la perte des idéaux. Une mise en scène minutieuse servie par des acteurs talentueux, mais dont l’outrance didactique met mal à l’aise.

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« Je pense à Yu » |  © Éric Legrand

Deux points opposés de la terre, deux exemples de révolte contre la société. À l’extrémité occidentale, Madeleine, la cinquantaine, revenue en ville dans un appartement en désordre après une rupture amoureuse. Elle laisse derrière elle le Grand Nord et un élevage de chèvres angoras, en même temps que des idéaux déçus. De l’autre côté du globe, en Chine, Yu Dongyue, un jeune opposant au régime communiste dont elle découvre la tragique histoire dans un article de journal. Emprisonné à l’âge de 21 ans pour avoir jeté de la peinture rouge sur le portrait de Mao pendant les manifestations de la place Tian’anmen, en 1989, il est libéré le 23 février 2006, après dix-sept ans de détention qui lui ont fait perdre la raison. Madeleine, fascinée, cherche à en savoir plus sur ce geste. Elle néglige son travail de traductrice et de professeur de français pour fouiller le passé.

Poursuivant son travail de défrichage des écritures contemporaines, Le Rideau s’intéresse ici aux dramaturgies du Québec en produisant la création belge d’un texte de Carole Fréchette. Si la visée de la pièce, louable, est de mettre en lumière les mécanismes du pouvoir totalitaire et de questionner les possibles résistances à celui-ci, le propos reste malheureusement abstrait et théorique, et la mise en scène de Vincent Goethals peine à insuffler un peu de vie à ce texte figé.

Un exercice d’autocritique

Les personnages se révèlent très vite caricaturaux, et le spectacle n’évite pas les clichés. Aux côtés de Madeleine, intellectuelle dépressive revenue des milieux alternatifs, mais dont les idéaux romantiques sont toujours vifs, on trouve Lin, son élève, une jeune Chinoise qui étudie au Canada, ainsi que Jérémie, un voisin jovial, menuisier solitaire passé un jour lui amener un paquet égaré. Père d’un enfant autiste, il a été quitté par sa femme, mais ne se plaint jamais, évacuant son énergie débordante en même temps que ses soucis dans la construction frénétique de meubles en bois. Chacun à leur manière, ils perturbent la solitude de Madeleine, qui, en retour, les assaillent de questions pour tenter d’avancer dans son raisonnement.

Et c’est là que la pièce, très ironiquement, vire à l’exercice d’autocritique : mis bout à bout, les arguments des uns et des autres s’entrechoquent pour tenter de faire émerger la vérité du geste de Yu Dongyue. Allégorie d’une liberté occidentale qui ne se laisserait pas dompter, Madeleine révèle à Lin un pan de l’histoire de la Chine que refuse de voir la jeune femme, tout entière à ses brillantes études. Quant à Jérémie, poussé à bout par Madeleine, il finit par quitter son masque stoïque pour faire exploser sa rage si longtemps tue. Tout au long de la pièce, trois visions s’affrontent, jusqu’à l’explosion finale où chacun révèle sa propre fragilité avant une réconciliation culinaire et larmoyante.

Malgré un jeu d’acteurs d’une grande justesse, le spectacle, trop didactique, donne l’impression d’un cours sur l’histoire de la Chine. On ressort de la salle gêné, avec le sentiment d’avoir assisté au triomphe moral d’un Occident libérateur sur une Chine incapable de regarder son histoire en face. Peut-être y a-t-il dans cette étrange impression le point aveugle de la pièce : bien qu’extrêmement documentée et portée par une volonté de dénoncer aussi bien les idéaux coupés du réel que les répressions autoritaires, la représentation ne parvient pas à entraîner le spectateur dans une expérience de remise en question de ses préjugés. 

Johanne Boots


Je pense à Yu, de Carole Fréchette

Éditions Léméac / Actes Sud-Papiers, Montréal et Paris, 2008

Mise en scène : Vincent Goethals

Avec : Anne-Claire, Yuanyuan Li, Philippe Vauchel

Scénographie : Jean-Pierre Demas

Lumières : Philippe Catalano

Environnement sonore : Bernard Valléry

Vidéo : Mathis Bois

Assistante à la mise en scène : Sarah Sabourin

Directeur technique : Raymond Delepierre

Régie lumières : Gauthier Minne

Régie son : Léo Clarys

Habilleuse : Carine Duarte

Production : Le Rideau de Bruxelles

Coproduction : Théâtre en scène, Théâtre du Peuple - Maurice-Pottecher

Le Rideau à l’XL-Théâtre • 7, rue Goffart • 1050 Bruxelles

Réservations : 02 737 16 01

Site du théâtre : www.rideaudebruxelles.be

Du 22 janvier au 9 février 2013, du mardi au samedi à 20 h 30, le mercredi à 19 h 30, le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 45

21 € | 16 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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