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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 19:46

Leçon de choses

 

Prenez quatre membres d’une famille. Grossissez-en chaque trait. Puis triez. Décomposez. Et enfin pointez ! Le sujet de Julien Daillère est extrêmement quotidien. Le travail de la Cie La Traverscène est infiniment poétique. L’espace Sorano coproduit « Je ne suis pas ta chose », un spectacle pas comme les autres…

 

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« Je ne suis pas ta chose » | © Aurélie Champ

 

Déjà, en 2008, l’auteur et comédien Julien Daillère avait remporté un franc succès avec Océane, l’héroïne des Contes de la petite fille moche. Maintenant qu’elle a un passé, l’artiste scrute de nouveau le présent de cette jeune fille, qui grandit encore sous la plume de son créateur. Mais le texte peut aussi laisser indifférent. On peut ne pas avoir envie d’aller au théâtre pour observer le quotidien d’une famille. Surtout quand celle-ci pourrait avoir les mêmes occupations que la vôtre : un départ en vacances. Suivi d’un crochet chez une grand-mère qui perd la mémoire et qu’on a décidé de mettre en maison de retraite. En tout cas, le psychologue Rémy Cortési et la psychanalyste Danielle Dalloz se sont penchés sur l’écriture de Je ne suis pas ta chose. Cette voix qui vient cogner à la porte de notre conscience et fouiller son intérieur. Une voix ? Un cri plutôt.

 

Pour l’auteur, la famille est un corps. Constitué de quatre membres, dont l’équilibre est instable. On fusionne, on se disperse, on éclate. Comment faire pour s’extraire du on et passer au je ? Le vase clos familial aliène, nécessairement. Quelle est donc notre marge de liberté ? Et comment ne pas devenir la « chose » de l’autre ? Le questionnement de Julien Dallière est universel, la mise en scène de Patricia Koseleff personnelle. Pour comprendre ce travail, une phrase de Jacques Lecoq dont toute la troupe est imprégnée : « Là où le discours en reste aux mots, la parole engage le corps ».

 

Maîtrise des corps remarquable, chorégraphies superbes

L’univers de la pièce… tordu et brinquebalant. Ici, les comédiens décomposent chaque geste. C’est un peu comme si nous étions les spectateurs d’une « maison de poupées », vue de biais. La gestuelle est répétée, saccadée, voire hachée, comme s’il s’agissait d’automates. Mais les masques sont grossiers. Précisément parce qu’il s’agit d’en exagérer les traits. Les situations les plus anodines sont passées à la loupe. La maîtrise des corps est remarquable, les chorégraphies superbes. Au diapason, Laure Pagès (la Mère) et François Perrin (le Père) sont étonnants. Julien Daillère, lui, alterne les rôles. Il joue Océane, mais aussi Claude, la grand-mère. L’identité est double, le texte est trouble. À dix ans ou à quatre-vingts, a-t-on son mot à dire ? Les personnages intriguent, la photo familiale est tordue.

 

Et puis, il y a ces images fantasmées. À la limite du théâtre expressionniste, elles naissent de deux corps en fusion, qui tentent de se détacher, désespérément. Espèce de bête siamoise, de scarabée géant ou de monstre marin… Chacun y projettera ce qu’il veut. De toute façon, on baigne en eau trouble. Une chose est certaine, la parole quotidienne est constamment contredite par l’espace de création et de re-création forgé par Patricia Koseleff. D’ailleurs, la réaction des enfants, placés devant nous, est immédiate et spontanée.

 

Le décor est à l’image de ces corps… bancal. Emboîtables et modulables, les éléments sont interchangeables et périssables dans cet univers où rien n’est plus jamais acquis. Mais n’est-ce pas aussi un peu notre monde ? Branlant et fragile. Tout se casse et rien ne se conserve. L’ensemble est d’une grande poésie. Elle touche ou non… peu importe. Au moins son traitement ne peut nous laisser indifférents.

 

Jean-Louis Barrault avait tellement raison lorsqu’il parlait de la relation du verbe à l’être et qu’il disait : « [L]e mot est comme un petit sachet dans lequel je renferme une image ou une idée. Nous le faisons partir dans l’air comme un obus, il éclate, et l’idée ou l’image sont parachutées comme une retombée radioactive sur les épaules des gens. ». N’est-ce pas aussi cela le théâtre ? Souffler des mots avec notre corps pour nous aider à mieux grandir… 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Je ne suis pas ta chose, de Julien Daillère

Compagnie La Traverscène

www.latraverscene.fr

Mise en scène : Patricia Koseleff

Avec : Julien Daillère, Laure Pagès, François Perrin

Conseiller sur le projet : Rémy Cortési

Scénographie : Mioko Tanaka

Création et réalisation costumes : Ippei Hosaka

Masques : Jean-Lou David

Création lumière : Mathieu Courtaillier

Musique : Michel Thousseau

Théâtre Daniel-Sorano • 16, rue Charles-Pathé • 94300 Vincennes

Réservations : 01 43 74 73 74

Du 20 novembre au 23 décembre 2010, jeudi et vendredi à 20 h 45, samedi et dimanche à 16 heures

http://www.espacesorano.com/site/theatre.php

18 € | 15 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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