Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /Fév /2010 11:15

La parabole du lapin mort

 

C’est la première fois que l’auteur portugais Abel Neves est monté en Belgique, à L’Arrière-Scène. Il nous invite à la table d’un couple ordinaire. Dans « Je ne suis jamais allé à Bagdad », un homme et une femme s’affrontent devant le conflit irakien décortiqué au « 20 heures ». Leur quotidien, envahi par cette télévision et encombré de questions matérielles, laissera-t-il de la place pour l’échange, le vrai ?

 

Le rideau s’ouvre lorsque le couple est en plein emménagement. L’homme, Rogerio, ne déballe qu’un seul carton : celui de la télévision. Tandis que Gloria cherche à mettre de l’ordre dans l’appartement et dans ses idées, Rogerio reste rivé à l’écran. Les chaînes d’information y diffusent en boucle les atrocités de la guerre. Rogerio suit l’actualité avec passion comme un beau match de tennis. Gloria a des états d’âme et voudrait bien les partager. Que faire : regarder la télé ou se parler ? Est-ce que ça sert à quelque chose de savoir ? de discuter ? La banalité du quotidien laisse entrevoir une grande détresse, une incapacité à communiquer, à donner, à comprendre l’autre. L’annonce de la maladie de Gloria va jeter de l’huile sur le feu de l’incompréhension.

 

La tension monte jusqu’à l’arrivée du lapin. Il n’était pourtant au départ qu’une bête destinée à être mangée. Mais il va cristalliser les maladresses et les désaccords, et être le point d’orgue de cette fable universelle. D’abord, la vue quasi insoutenable de l’animal mort rappelle notre finitude. Le lapin met également l’homme face à sa propre brutalité. Ce morceau de viande évoque les cadavres, la souffrance, la torture. Il est en raccourci une image ambivalente de notre fragilité autant que de notre cruauté.

 

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« Je ne suis jamais allé à Bagdad »

 

Ainsi, au fil de la pièce, tout est symbole. Cela parvient très bien au spectateur grâce aux deux comédiens, très justes. Leur jeu est précis et naturel. La lassitude de Gloria, le laisser-aller de Rogerio, auraient toutefois gagné à être joués en force, car pour interpréter la mollesse, il faut justement rajouter de l’énergie. Malgré cela, on s’attache aux personnages. Les dialogues penchent d’ailleurs parfois vers l’humour très en vogue type « Un gars, une fille ». Cette légèreté saupoudrée à juste dose permet de mieux entendre le dur message du texte. À travers ce couple apparemment anodin, Abel Neves accuse la société de consommation de rendre indifférent. Le rapport à la réalité n’est-il pas faussé quand les images prennent tant de place ? La guerre enfermée dans le petit écran est-elle réelle ? À l’opposé, l’autre est là tout près, et je ne sais ni voir ses problèmes ni m’en occuper. Mais comment s’occuper des autres ? La pièce soulève avec subtilité toutes ces questions.

 

En écho à cela, le décor et la mise en scène tout en finesse sont très réussis. Les cartons de déménagement, signes du temporaire, colorent petit à petit les murs, comme autant de pixels sur nos écrans. Parallèlement, l’histoire est un puzzle qui prend pas à pas son sens au fil de quatorze scènes. On regrettera seulement que les noirs entre chaque scène, un peu trop longs, nuisent au rythme du tout.

 

Car cette pièce à la progression habile est comme un tableau regardé de trop près : on ne voit pas tout de suite ce que ça représente. Il faut accepter de ne pas comprendre d’emblée où l’auteur veut en venir. Ce n’est qu’à la fin que le propos aura pris toute son ampleur. Sous les yeux du spectateur, un couple a cheminé en reconstituant les mille morceaux, parfois épars et souvent contradictoires, de chacun. Pendant ce temps, très loin de là, la guerre réduit des êtres en miettes et les disperse au vent. 

 

De notre correspondante à Bruxelles

Cécile de Palaminy

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Je ne suis jamais allé à Bagdad, d’Abel Neves (traduction d’Alexandra Moreira da Silva)

Production : Demande à la poussière

www.dalp.org

info@dalp.org

Coproduction : L’Arrière-Scène

Mise en scène : Marcel Gonzalez

Avec : Myriem Akheddiou (Gloria) et David Leclercq (Rogerio)

Images et lumières : Alexandra Pons

Son : Vincent Bruno

Scénographie : Juliette Fassin

Maquillage : Fanny Vanbinnebeeck

Assistante : Moïra Hendrickx

L’Arrière-Scène • 32, rue de Chambéry • 1040 Etterbeek, Bruxelles

Informations et réservations : +32 (0)484 213 213

www.arriere-scene.be

Du 24 février au 6 mars à 20 h 30, relâche les dimanche, lundi et mardi

Durée : 1 h 30

12 € | 8 € | 1,25 € (art. 27)

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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