Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 17:36

Insoumise


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Le « seule en scène » de Christine Citti frappe dur : les mots terribles de Fabienne Périneau disent la douleur souvent silencieuse des femmes battues.

je-ne-serai-plus-jamais-vieille-615 pascal-victor-artcomart

« Je ne serai plus jamais vieille » | © Pascal Victor / Artcomart

« Je suis fatiguée. Y a pas de quoi en faire un roman de Dostoïevski », nous prévient d’emblée la femme en rouge, avachie dans un rocking-chair, qui l’emprisonne plus qu’il ne la berce. « Je suis fatiguée » : « Adèle », cette femme en rouge, avance ces mots comme une excuse, devant l’interrogation des spectateurs, et celle de Luba, sa femme de ménage-accompagnatrice. Petit à petit se fait jour l’explication de cette « fatigue ». Sous le discours de la victime, contrôlé par le coupable, on comprend que « Guillaume », ce formidable architecte, cet homme courtois chéri de tous, « aime » Adèle au point de la garder pour lui seul, de la priver du contact de ses amis, de son portable, de son travail. Il aime les idées de sa conjointe jusqu’à affirmer ou penser que ce sont les siennes propres. Qu’importe ! Ils ne font qu’un. Dit-elle, ou dit-il. La voix d’Adèle raconte, tremblée, de plus en plus hésitante, le cheminement d’une emprise, d’un harcèlement ordinaire, celui d’une femme finalement enfermée chez elle, sans chaussures, frappée, humiliée, vieille avant l’heure, qui n’a de porte de sortie que l’alcool et les (rares) rêves. Un chat qui joue avec un pigeon.

Le spectateur écoute le récit éprouvant de cette lente et inexorable descente, des viols conjugaux, de la peur des coups, de cet enfant qui est « passé », car il ne pouvait pas décemment prendre place entre les deux époux. Adèle reste assise dans son fauteuil, prisonnière. Captive, aussi, d’un plateau réduit, d’une lumière crue qui lui écrase le visage. Les étapes de son chemin de croix sont scandées par des riffs de violoncelle. La parole d’Adèle s’emmêle, s’encombre, se perd dans ses autojustifications de moins en moins convaincantes. Luba, l’aide-ménagère, s’en mêle : vraiment, doit-on supporter cela ? Au dernier round, une autre femme se lève, victorieuse, cheveux lâchés, en noir, puissante comme une figure de François Rude : est-ce Luba ? ou est-ce Adèle, sortie des rets de la perversité ? Il faut remettre ses chaussures, partir au commissariat, porter plainte, arrêter tout cela, car tout cela ne doit pas être.

Ni réserves ni commentaires

Difficile de « critiquer » Je ne serai plus jamais vieille. Son propos (les femmes battues) et sa forme (didactique, Luba / Adèle se levant donc pour enjoindre ses semblables à sortir de leur enfer en cherchant le secours de la loi et des hommes, des vrais) n’appellent ni réserves ni commentaires. Fabienne Périneau fait le choix d’un texte brut et dur, Jean‑Louis Martinelli d’une mise en scène dépouillée et oppressante. L’ensemble repose sur la comédienne, Christine Citti. Elle est tour à tour cette femme perdue, repliée sur elle-même, voix voilée, et son prédateur, voix suave de séducteur pervers, avant de devenir cette sauvageonne qui redresse les épaules, fière, et incarne la Femme, dans toute sa puissance. C’est finalement Christine Citti qui « contrôle » cet exercice sur le fil, et emmène le spectateur sur sa route : les larmes qui tremblent dans les yeux de l’actrice, sous les projecteurs, n’appellent là encore ni réserves ni commentaires. 

Corinne François-Denève


Je ne serai plus jamais vieille, de Fabienne Périneau

Mise en scène : Jean‑Louis Martinelli

Avec : Christine Citti

Théâtre des Mathurins • 36, rue des Mathurins • 75008 Paris

01 42 65 90 00

http://www.theatredesmathurins.com/spectacle.php?id=219

Du mardi au samedi à 21 heures, et en matinée le samedi à 17 heures

Durée : 1 heure

Tarif unique : 20 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
commenter cet article

commentaires

Rechercher