Vendredi 8 juin 2012 5 08 /06 /Juin /2012 21:23

Un coup dans l’eau


Par Solenn Denis

Les Trois Coups.com


Genod, maître de cérémonie, fait l’ouverture de « Je m’occupe de vous personnellement » quelques notes à la main. Il nous avertit : « C’est un spectacle normal, un théâtre à la limite de la visibilité et de l’audible. Et si vous vous ennuyez, vous pouvez partir ». Il n’a pas menti. Le spectacle est à peine visible, et les limites de l’ennui très vite atteintes.

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Yves‑Noël Genod | © Bruno Perroud

Huit comédiens jouent, chacun leur tour, des bribes de situations qui ne semblent pas vraiment se raccorder les unes aux autres : laver son slip dans une bassine, fumer une clope à la fenêtre, jeter des pétales de rose en l’air, mettre le feu à je sais pas quoi dans une casserole, enlever sa culotte et faire l’exhibitionniste en ouvrant son imperméable, se mettre une poule sur la tête, utiliser sa boucle d’oreille pour crocheter une serrure, quitter le plateau en disant « Je vais faire pipi », chanter une chanson au milieu du public, ramener un fagot de bois et tenter d’y mettre le feu, donner un cours d’horticulture, faire du roller, vider un seau d’eau par terre, se mettre en maillot de bain et faire des glissades en dos crawlé dans l’eau. Tout ça. Il se passe tout ça, et plus encore. Comme un vrac, un fatras.

Aussi, on dirait une longue improvisation, comme un exercice que nous n’étions pas censés voir, dont le résultat n’est ni passionnant ni investi. Comme par‑dessus la jambe : on fait ça, mais on pourrait faire autre chose ; ce n’est pas très important, on pourrait ne pas être là aussi, tiens, d’ailleurs ! Pourtant, il y a parmi ce déballage qui décontenance quelques images très belles, des moments drôles, d’autres tendres. Et tu restes aux aguets, espères qu’il se passe enfin quelque chose, vraiment ! Cela va forcément finir par raconter quelque chose ; chaque tableau sera éclairé par cet ensemble qui est créé… Doigt dans l’œil.

Schwarz !

Non, la clarté ne sera pas faite. Ni sur ce qui se passe sur scène, ni sur les comédiens, d’ailleurs. Comme si nous étions encore, pendant les répétitions, en train de faire les derniers réglages techniques, une comédienne vient si près du public qu’on ne la voit plus, une douche s’allume puis se ré‑éteint à la seconde. Le régisseur la rallumera plus tard, finalement, laissant croire qu’il s’était trompé de moment, que le spectacle n’est pas encore au point. De cet étrange parti pris de work in progress peu flamboyant, naissent sans cesse des changements de lumière brutaux, agressifs, très voyants. Sans transition, on dit à la télé. Voilà, ce spectacle, c’est un peu deux heures sans transition. Comme une grande malle emplie d’un grand bric‑à‑brac abracadabrant dont on n’aurait pas eu le courage de faire le tri. Bribes bancales, et pourtant tout à l’air à leur place.

Cherchant le sens de tout cela, tu te retrouves face aux tiens. Tes cinq sens. On t’éveille le nez avec ce que les comédiens brûlent et qui est odoriférant, l’oreille que tu dois tendre puisque les comédiens ne se parlent, presque, qu’entre eux, à voix basse. L’un d’eux distribue dans le public quelques fleurs pour le toucher. Pour le goût, tu as eu à l’entrée un verre de champagne. La vue même est sollicitée avec ces éclairages particuliers. Bon, oui, mais après ? Après : rien. Les comédiens, plutôt bons au demeurant, peuvent faire tout ce qu’ils veulent, devant cette absence de propos et de cohérence, ils ne te toucheront nulle part. Tu ne trouves pas l’absolue nécessité d’exister de ce spectacle, cette urgence salutaire au plateau. Où est l’essence du propos ? Et, impassible, cela te glisse dessus…

De la même façon, tu « sens » qu’Yves‑Noël Genod a voulu faire un travail sur les quatre éléments. La terre, avec toutes les plantes posées sur le plateau ; l’air, des fenêtres que les comédiens ouvrent et referment, laissant passer le vent du dehors ; l’eau, avec ces fréquents lavages de soi, du sol ; le feu, qui brûlera souvent. Évidemment, tu imagines bien qu’il y a, pour Genod, une logique à cette forme étrange, en creux, juste tu ne piges pas laquelle. Alors tu prends, tu ne cherches plus à comprendre. Comme cela se présente, tu prends, car sinon tu vas finir par t’énerver. Je m’occupe de vous personnellement est en creux, à toi de remplir.

Ainsi donc, tu remplis, tu laisses ton esprit s’évader, attendant la fin. Non, tu ne partiras pas. Malgré la permission de quitter le navire sans vergogne que Genod t’a donnée, tu restes. Tu peux faire pendant ce temps tes listes de courses ou penser à ta mère parce que c’est la Fête des mères, et pétard, t’as encore oublié de lui faire un cadeau ! Et c’est bien, très bien comme ça. Un spectacle qui ne vient pas à toi, toi qui n’arrive pas jusqu’à lui, mais vous êtes ensemble, dans cette pièce, à côté l’un de l’autre, chacun occupé à. Un peu comme si ça faisait quarante ans que vous cohabitiez. De vieux aimants. On se jette un œil de temps en temps. Puis on retourne à son tricot. Parce qu’on n’a, dans le fond, peut‑être plus grand‑chose à échanger et se dire… 

Solenn Denis


Je m’occupe de vous personnellement, d’Yves‑Noël Genod

Mise en scène : Yves‑Noël Genod

Assistante à la mise en scène : Simon Bourgade

Avec : Valérie Dréville, Marlène Saldana, Alexandre Styker, Dominique Uber, Marcus Vigneron‑Coudray, Yves‑Noël Genod

Jardin : Alessandra Blotto et Vincent Lahache

Lumière : Philippe Gladieux

Son : Philippe Gladieux et Jean‑Baptiste Lévêque

Régie : Stéphane Blanche

Habilleuse : Gwénaëlle Noal

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Site du théâtre : www.theatredurondpoint.fr

Réservations : 01 44 95 98 21

Du 31 mai au 24 juin 2012 à 19 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 50

27 € | 25 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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