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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 11:07

Sous les pommiers,
Andy Sheppard fait advenir
la Pentecôte avant l’heure


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


À Coutances, le festival arrive à sa dernière journée. Après une matinée bien grise, annonciatrice de pluie, le soleil s’est imposé et la ville grouille de monde. Tous les spectacles, aujourd’hui, se donnent à guichets fermés, mais il y a beaucoup à faire en dehors : expositions, concerts amateurs, animations de rue…

Samedi 15 mai 2010

À quinze heures, la salle Marcel-Hélie est pleine à craquer. On attend la dernière création d’Andy Sheppard, dans le cadre de sa résidence qui s’achève en décembre : Glossolalia. Le projet est ambitieux : réunir sur la scène le quartette de Sheppard, cent vingt choristes amateurs de la région, trente choristes britanniques et trois solistes également venus d’outre-Manche (Jonathan Baker, Katherine Zeseison et Sianed Jones). On sait que la glossolalie, sur le plan médical, est un trouble du langage, mais son sens le plus usuel appartient à l’histoire religieuse et désigne le don de parler toutes les langues, que le Saint-Esprit aurait accordé aux apôtres, le jour de la Pentecôte. Sheppard, lui, dit s’être inspiré de l’épisode de la tour de Babel, dans la Bible : alors que les hommes parlaient une langue commune, Dieu, pour les punir de leur démesure, fait en sorte que, parlant des langues différentes, ils ne se comprennent plus. Glossolalia évoque les différentes étapes jusqu’à la reconquête d’une langue commune, celle de la musique par le biais des tablas du percussionniste Kuljit Bhamra. Sous la direction de la chef de chœurs Sian Croose, les cent cinquante choristes exécutent avec conviction et talent une partition sans concession. Et l’on regarde avec émotion certains amateurs compter les temps sur leurs doigts. L’ensemble dégage une grande impression de puissance dans les tutti, mais fait preuve d’une grande délicatesse dans les parties plus apaisées. Le dialogue des chœurs avec les chanteurs solistes ou avec le quartette de Sheppard (Sheppard lui-même, Bhamra, John Paricelli à la guitare et Bart De Nolf à la contrebasse) rythme la pièce. Après les solos du maître, le duo entre le chœur et Kuljit Bhamra est un des moments clefs du concert, sur le plan musical comme dans le domaine du sens. Glossolalia, qui a soulevé, à juste titre, l’enthousiasme des spectateurs, est un parfait exemple de la curiosité inlassable d’Andy Sheppard et de ce que peut produire l’alliance intime de la générosité et de l’exigence en matière d’art.

Un peu plus tard et dans un tout autre genre, le théâtre accueillait, au titre d’un coup de projecteur spécifique sur le jazz britannique, Portico Quartet, un groupe de jeunes musiciens (ils n’ont pas trente ans) que certains considèrent comme une des révélations de ces dernières années. Il faut dire que leur musique, au croisement du jazz et des musiques du monde (ils parlent eux-mêmes de postjazz), est bien attrayante. Une partie de cette séduction tient sans doute à l’utilisation d’une percussion originale nommée hang ou hang drum. Inventée en Suisse, au début de ce siècle, elle se présente sous la forme de trois sortes de woks avec couvercle d’une cinquantaine de centimètres de diamètre pour une épaisseur d’à peine trente. Cet instrument qui comporte huit notes produit un son proche du xylophone moderne et du balafon. Outre Nick Mulvey, le joueur de hang, le groupe se compose de Duncan Bellamy (batterie et marimba), Milo Fitzpatrick (contrebasse) et Jack Wyllie (saxophones, électronique). Le son de Portico Quartet est très typé. Il s’en dégage une impression de grande sérénité et de fraîcheur due pour une grande part au jeu très subtil de Nick Muley et de Duncan Bellamy. L’usage de l’électronique, lui, est parfois excessif, mais donne à l’ensemble un style un peu « planant ». Le public plutôt jeune a réservé une ovation méritée à ces musiciens pétris de talent.

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« Glossolalia » - Andy Sheppard | © Jean-François Picaut

Ils sont à peine quadragénaires, mais ils incarnent la relève de la génération mythique des Sonny Rollins et Ahmad Jamal : Brad Mehldau et Josuha Redman assurent la clôture du festival à la salle Marcel-Hélie. Au centre de la scène nue, le piano de Mehldau et les saxophones de Redman près d’un tabouret : tout est fait pour que rien ne vienne interférer avec la musique. La lumière est également dépourvue de tout effet, et c’est très bien ainsi. Après quelques mesures, on a beau savoir qu’on se trouve au milieu de quelque mille cinq cents personnes, on a l’impression d’être invité au coin du feu par les deux artistes. Josuha Redman ouvre au saxophone soprano une soirée où les deux hommes alterneront des morceaux issus de leurs derniers albums respectifs ou de leur collaboration dans les années 1990 avec des standards, notamment de Monk et Parker. La complicité des deux artistes est évidente, et c’est un plaisir de voir qu’ils essaient de se surprendre malgré tout. On l’a vu à deux ou trois reprises quand Redman se préparant à intervenir s’est rassis avec un clin d’œil malicieux vers Mehldau qui venait d’amorcer un développement imprévu. Même quand il est réduit au rôle d’accompagnateur du saxophoniste, Brad Mehldau sait faire sentir sa patte. Le miracle de ce duo est d’allier une réelle sophistication à une indéniable sensibilité. Le public dont la qualité d’écoute était impressionnante a fait un triomphe mérité à ces deux artistes, techniciens hors pair, généreux, inventifs et si proches.

Parmi les animations de rue, on retiendra Homo sapiens burocraticus par la compagnie « Nº 8 ». Ses dix-huit interprètes ont drainé derrière eux un public de plus de mille personnes dans un périple à travers la ville pour un spectacle ambulant aussi drôle que féroce à l’égard de notre société. 

Jean-François Picaut


Festival Jazz sous les pommiers, Coutances (50200) du 8 au 15 mai 2010

Festival Jazz sous les pommiers • Les Unelles • BP 524 • 50205 Coutances cedex

jslp@jazzsouslespommiers.com 

Renseignements : 02 33 76 78 50

Billetterie par téléphone : 02 33 76 78 68 

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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