Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 12:10

Sous le signe de l’émotion


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Les dernières notes de la trente-deuxième édition de Jazz sous les pommiers ont résonné dimanche dernier à l’aube, après deux jours riches en émotions.

gregory-porter-615 jf-picaut

Jon Hendrix et Gregory Porter | © Jean-François Picaut

Vendredi 10 mai 2013

Jazz, balade et cidres : une démarche épicurienne

Jazz sous les pommiers a inauguré, il y a quelques années, cette démarche qui associe patrimoine, randonnée, jazz et gastronomie locale. Cette année, la promenade est pédestre, et le cidre, la vedette gastronomique. Après une petite marche dans le bocage, les spectateurs randonneurs parviennent à l’église de Regnéville-sur-Mer, pour le premier concert.

Ils y ont rendez-vous avec Airelle Besson et Nelson Veras pour un mariage peu fréquent entre la trompette et la guitare. Nos deux duettistes ont régalé leurs auditeurs d’un beau concert acoustique sous la voûte de bois, en forme de carène renversée, de cette église paroissiale très dépouillée. Le choix du programme, essentiellement constitué de compositions d’Airelle Besson et d’un titre de Parker adapté par Nelson Veras, était particulièrement adapté à ce lieu propice au recueillement. Le répertoire intimiste a su utiliser habilement l’acoustique du lieu et en éviter les pièges. La musique d’Airelle Besson, à la limite du contemplatif, délicate et aérienne, convenait parfaitement à cette heure matinale d’avant-déjeuner. On a beaucoup apprécié son phrasé, souple et précis à la fois et l’accompagnement raffiné de Nelson Veras, un peu trop intérieur parfois.

Après un second parcours bocager, mais la mer était proche, les marcheurs ont été accueillis par la fanfare Gloups, composée de quatre jeunes lurons, soutenus par le relais culturel du Pays de la Baie. Leur musique très colorée, festive, donnant envie de danser, était parfaite pour encadrer la dégustation de cidres dans le cadre des fours à chaux. Pas n’importe quels cidres, mais des cidres du Cotentin, qui viennent d’obtenir leur appellation d’origine protégée (A.O.P.), d’excellents cidres, très racés, foi de Breton !

Hommage à Joe Zawinul par The Syndicate : l’esprit de fête est contagieux

Aves ses origines hongroises, tchèques et tziganes, il n’est pas surprenant que la musique de Josef « Joe » Zawinul ait été très métissée et propice à la fête. Les membres de ce nouveau Syndicate qui, pour la plupart, ont joué avec le maître disparu en 2007, ont gardé cet esprit dans leur musique et dans leur comportement sur scène. Sous la houlette d’un Paco Séry en grande forme, ses six complices ont joué un répertoire presque entièrement tiré de leur dernier album, File Under Zawinul (Hunnia Records & Film Production, 2012). Il s’agit d’une musique largement composée par Joe Zawinul, ici réinterprétée avec bonheur. On aura noté l’apparition d’un saxophone dans cette formation qui n’en comportait pas sous la direction de Zawinul. C’est le jeune Émile Parisien qui tient ici le rôle qu’avait tenu Wayne Shorter dans Weather Report. On ne peut pas à proprement parler de découverte pour ce saxophoniste qui s’est déjà illustré en maints endroits, mais la place qu’il tient dans le concert et l’attitude de ses compagnons à son égard disent assez que nous avons là un musicien de grand talent. Il l’a prouvé ce soir, notamment dans un grand solo vers la fin du concert. Il faudrait citer tous les membres de ce septette qui a fait honneur au génial compositeur qu’était Zawinul. On se contentera de rendre hommage à Paco Séry pour son jeu à la batterie et son rôle de Monsieur Loyal, et on lui adjoindra Aziz Shamaoui, déchaîné au chant et au gembri, en seconde partie. Un grand moment de musique généreuse qui donne des fourmis dans les pieds.

Avishaï Cohen trio : du charme et du charisme

On avait beaucoup aimé Avishaï Cohen à Vienne. Il était alors entouré de deux jeunes prodiges israéliens. Nous le retrouvons ici avec deux autres musiciens, tout aussi jeunes et talentueux : Ofri Nehemya (batterie) qui a l’apparence d’un adolescent et Nital Hershkovits (piano). Comme d’habitude leur accompagnement est d’une justesse et d’une inventivité étonnantes et, comme d’habitude également, leur leader leur laisse de belles plages d’expression personnelle.

Dans ce programme puisé dans ses précédents albums (dont le dernier Duende, Blue Note / E.M.I.) mais offrant aussi quelques inédits, Avishaï Cohen démontre une nouvelle fois que la virtuosité n’est pas incompatible avec l’émotion. Et puis, quelle générosité ! C’est peut-être la recette du charme et du charisme qui caractérisent ce grand musicien.

V!K!NG, une création de Thomas de Pourquery et Maxime Delpierre : un nouveau prophète de la pop

Oui, vous avez bien lu, il s’agit de pop, une pop assumée comme telle par les deux auteurs-compositeurs-interprètes, Thomas de Pourquery au chant et Maxime Delpierre à la guitare et au synthétiseur. Delpierre est aussi le réalisateur artistique du projet et du futur album. On chante en anglais sous un prétexte tendancieux, la facilité d’exportation ! Mais Youssou N’Dour chante en wolof, qui est une grande langue internationale, c’est connu… et ça ne l’empêche pas de vendre. C’est aussi faire bon marché du nombre croissant de francophones dans le monde ! Mais le second prétexte est, lui, complètement fallacieux : le français serait moins souple que l’anglais, se prêterait moins à la suggestion ! Verlaine doit se retourner dans sa tombe, lui qui excellait dans « la chanson grise / Où l’Indécis au Précis se joint » et dans la nuance « Car nous voulons la Nuance encor, / Pas la Couleur, rien que la nuance ! / Oh ! la nuance seule fiance / Le rêve au rêve et la flûte au cor ! ». Mais, laissons là les jérémiades.

Thomas de Pourquery et ses compagnons, ici renforcés par une section de cuivres, nous ont offert un spectacle pop de grande qualité. Tous les codes de la pop sont là : une grosse caisse et une basse très présentes, des riffs de guitares, des nappes de claviers… La voix de Pourquery est souvent affectée par des effets de distorsion, et il utilise fréquemment la voix de tête (de « fromage de tête », dit-il, ce qui est drôle mais faux, car il maîtrise parfaitement cette technique). On n’est cependant pas dans la pure reviviscence. Il s’agit bien de création, dans l’écriture musicale et dans l’interprétation. Il y a des moments délicieux où le chanteur retrouve le crooner qu’il interprétait récemment et d’autres où la démesure du personnage l’emporte. Un accessoire est essentiel dans cette affaire. Il s’agit d’un trivial escabeau rouge, de ménagère ou de bricoleur, qui trône à l’avant de la scène et sur lequel se juche de temps en temps le nouveau prophète de la pop, barbe au vent, gestes amples et verbe haut : du grand art !

Samedi 11 mai 2013

Yôkaï par Anne Paceo : le bonheur est contagieux

Dans Smile, Anne Paceo se risque à chanter et elle a raison. Sans être une grande voix (pas encore ?), la voix d’Anne Paceo est claire, avec un rien de voile qui la rend émouvante, et elle ne manque pas de puissance. Bref, elle charme. Le sourire, qu’elle arbore quasi continûment pendant le concert, pourrait bien être emblématique de ce nouvel album en quintette (Laborie Records / Abeille musique, 2012). Toutes les fées étaient là… comme le dit un autre titre, et on veut bien le croire tant ce nouvel opus semble accompli. On parlerait de maturité chez d’autres, mais Anne n’a pas encore trente ans ! Disons que la compositrice déjà reconnue, l’arrangeuse, la batteuse, et la chanteuse désormais, ont à l’évidence franchi une nouvelle étape.

Les douze pièces du nouvel album sont toutes une invitation au voyage, en Birmanie et au Japon, entre autres. Diverses, elles rendent hommage au chocolat dans Crunch (superbe moment de batterie puis de guitare) et vous font planer dans l’introduction de Schwedagon ou dans Little Bouddha (contrebasse, clarinette et batterie). Elles irradient une vraie magie, elles emportent dans un autre monde. La compositrice s’est accordé plus de place à la batterie que d’habitude, et on ne s’en plaindra pas : la rythmicienne impeccable manie avec autant d’aisance les balais et les baguettes dans des univers différents. Conformément à son tempérament, elle a su aussi servir ses compagnons. Parmi ceux-ci, Antonin Tri-hoang, le benjamin de l’Orchestre national de jazz, brille d’un éclat tout particulier au saxophone alto et à la clarinette basse, mais ses compagnons apportent aussi leur touche personnelle à l’ensemble. Le triomphe au Magic Mirrors n’est que justice.

Gregory Porter invite Jon Hendricks : la force de l’émotion

D’entrée de jeu, Gregory Porter affiche un entrain et une bonne humeur rayonnante qu’on ne lui avait pas connus à Vienne et encore moins à Marciac, l’été dernier. Le répertoire, lui, n’a pas changé, mais l’interprétation semble plus aisée. On retrouve la virtuosité et l’engagement du saxophoniste alto Yosuke Sato, et ses défis avec le pianiste Chip Crawford sont un régal. Aaron James, à la contrebasse, signe un remarquable solo dans Be Good. Mais le grand moment du concert est l’invitation à Jon Hendricks, vétéran des troupes américaines en Normandie, « père de tous les chanteurs de jazz », comme le dit Gregory Porter, 92 ans cette année. Le vieil homme, que l’on a vu portant son âge dans l’après-midi, est complètement transfiguré. C’est d’un pas alerte qu’il rejoint Gregory Porter, et tous deux chantent ensemble. Le créateur du style vocalese montre qu’il sait toujours imiter les instruments et scatter tandis que Porter trousse un ou deux couplets en son honneur. Le choix de Sweet Little Cherokee, trop rapide, se révèle moins heureux, mais c’est sous les vivats de la foule et très ému que le grand Jon Hendricks quitte la scène, non sans avoir félicité Yosuke Sato.

Bona Fied par Richard Bona : le charmeur

En quartette augmenté d’un quatuor de cordes (deux violons, un alto et un violoncelle), Richard Bona débute en beauté son concert par une pièce qui évolue de la ballade très lente à un fortissimo furieux. On entend ensuite un titre qui comporte quelques mesures orientalisantes puis une superbe ballade, Mut’esuduku, susurrée mezzo voire sotto voce. Vient le moment où le bassiste d’origine camerounaise congédie les cordes. Il interprète alors un morceau d’afro-beat très musclé. Et puis ça dérape.

Après avoir renvoyé tous ses musiciens, il interprète une chanson avec le secours d’une boîte à musique et d’une boucle. Ça reste intéressant. Il improvise une chanson française stéréotypée. Ça fait rire. Il se met à raconter des blagues, et les gens rient, mais est-ce son rôle ? Enfin, la musique revient pour un ou deux titres. La gastronomie normande (huîtres et bulots surtout) aurait-elle frappé ? Richard Bona a fait un grand numéro de charme, auquel on peut succomber, mais parfois ce charme n’était pas loin du cabotinage.

Bilan provisoire

Pour les organisateurs, les bénévoles et les festivaliers, la 32e édition de Jazz sous les pommiers est sans doute à marquer d’une pierre blanche. La météo a été clémente en début de semaine, et le coup de froid de la fin du festival n’a pas rafraîchi l’ambiance. La programmation, très diverse, a connu un grand succès. Les mécomptes de l’an passé sont oubliés. Les chiffres sont éloquents et motivants : 35 000 entrées dont 28 300 payantes, 36 concerts complets sur 46, un taux de fréquentation à 95 %, 2 215 abonnés (c’est un record !) et 420 000 € T.T.C. de recettes en billetterie !

Et, comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, une enquête à paraître, menée sur les festivals de jazz européens par l’université de Montpellier sous la direction de M. Emmanuel Négrier, aboutit au classement de Jazz sous les pommiers à la troisième place des festivals français derrière Vienne et Marciac. Ces résultats sont corroborés par les chiffres recueillis auprès du C.N.V. (Centre national de la chanson, des variétés et du jazz). Rendez-vous est pris du 24 mai au 31 mai 2014 pour la prochaine édition ! 

Jean-François Picaut


Jazz sous les pommiers 2013 à Coutances (Manche)

32e édition

Du 4 mai au 11 mai 2013

Contact public : les Unelles • B.P. 524 • 50205 Coutances cedex

Tél. 02 33 76 78 50 | télécopie 02 33 45 48 36

Site : http://www.jazzsouslespommiers.com

Courriel : jslp@jazzsouslespommiers.com

Billetterie : 02 33 76 78 68 (du lundi au samedi, et tous les jours pendant le festival)

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher