Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 18:06

Quand l’humour est soluble dans le jazz et inversement


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Le sprint final est lancé et les propositions se bousculent pour cette fin de semaine. Tous les lieux sont mobilisés. Faute de posséder le don d’ubiquité, nous en avons retenu trois.

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Perrine Mansuy | © Jean-François Picaut

Jeudi 17 mai 2012

Vertigo Songs avec le Perrine Mansuy Quartette : de quoi vous faire tourner la tête

Le titre du dernier album de Perrine Mansuy comporte une allusion évidente au cinéma. Le premier titre, Xanadu, insiste avec sa référence à Citizen Kane, mais c’est tout l’album qui nous raconte des histoires.

La pianiste Perrine Mansuy possède un jeu subtil et aérien, qui n’en est pas pour autant dépourvu de force, surtout à la main gauche. De sorte qu’on ne sent pas l’absence de la contrebasse dans ce quartette inhabituel. Aux sonorités riches ou plus légères du piano répond la voix d’alto de la chanteuse Marion Rampal. Avec ses graves profonds qui savent faire la place à des aigus puissants, sa voix très travaillée crée un climat de mystère et d’étrangeté comme dans Xanadu et Ananda, ce dernier titre sur un poème de la poétesse indienne Lalla (xive siècle). Dans Chinese Lullaby, le piano délicat de Perrine Mansuy et la voix, comme enveloppée d’un halo, de Marion Rampal nous font entrer de plain‑pied dans les sortilèges de l’enfance, cette heureuse période des Fairy Tales. La guitare légèrement samplée de Rémy Decrouy renforce encore l’atmosphère de secret. On retrouve ce climat de mystère poétique dans Wandering Dreams ou Secret Tree.

Aux percussions, Jean‑Luc Difraya, complice de longue date de Perrine Mansuy, n’a pas son pareil pour suggérer une ambiance à côté du piano, comme dans l’introduction de Tangojuice, cet hommage malicieux au tango argentin. On retrouve cette complémentarité dans Tic Tac Toe, une pièce en trio. Perrine Mansuy y joue l’introduction directement sur les cordes du piano, avec les doigts ou un maillet, et, avec les percussions et les sons électroniques, crée une atmosphère d’étrangeté qui se poursuit par une mélodie très rythmée.

Il faudrait commenter chaque morceau. Il suffit ici de dire que le concert au Magic Mirrors a été salué d’une longue ovation debout. Les spectateurs en ont été récompensés de deux longs bis. Vous l’avez compris : si ce n’est déjà fait, retenez sans faute le nom de Perrine Mansuy.

Battle sous les pommiers : l’alliance de la musique et de l’humour

La battle, ou défi, duel, match, comme l’on voudra, est une pratique courante au théâtre. Les Québécois l’ont acclimatée au jazz. La rencontre d’aujourd’hui au Théâtre municipal de Coutances oppose le quartette de Thomas de Pourquery (Arnault Cuisinier, Benjamin Moussay, Edward Perraud), le résident de Jazz sous les pommiers, et celui que conduit le saxophoniste Franck Lozano, pour le Québec, avec François Bourassa, Michel Donato et Pierre Tanguay. Cette compétition amicale était arbitrée par Alex Dutilh et Stanley Péan.

Chaque équipe doit répondre à une même consigne, corsée d’une ou de plusieurs contraintes : interpréter Take the A Train (6 grilles) en allant de plus en plus vite, les Feuilles mortes en changeant d’instrument, un autre morceau en ne se servant que d’une main, etc.

À ce petit jeu, les deux groupes se tiennent musicalement, mais les Québécois semblent un peu désarçonnés par l’esprit potache, l’humour et la dérision que déploie l’équipe emmenée par Thomas de Pourquery. Les votes du public s’en ressentent, et il faut bien vite sortir de la compétition pour se contenter d’une joute amicale.

Cette première battle sous les pommiers devrait faire école, car il faut se féliciter de la façon dont elle dépoussière l’image du jazz et promeut ce qui en fait tout le charme : inventivité, écoute mutuelle, plaisir de jouer et… humour.

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Hermeto Pascoal, avec Aline Moreau | © Jean-François Picaut

Hermeto Pascoal : le spectacle se construit sous vos yeux

En cette époque de prêt-à-consommer, le public a paru déconcerté par les premières minutes du concert d’Hermeto Pascoal à la salle Marcel‑Hélie. C’est que le vieux faune (bientôt 76 ans) au feutre vissé sur le crâne, à la longue crinière blanche et à la barbe fleurie, ne se comporte pas en leader qui monopolise la parole musicale, mais bien plutôt en architecte, voire en démiurge impérieux qui la fait advenir.

Chacun ayant finalement trouvé sa place, la dernière heure du concert a proposé un spectacle haut en couleur et festif. Il faut d’abord en rendre grâce à Aline Moreau, la chanteuse, vocaliste, guitariste qui pratique aussi les claquettes et les percussions corporelles. Sa bonne humeur est contagieuse, et elle fait preuve d’une vélocité d’exécution tout à fait exceptionnelle avec des sons surprenants qui évoquent parfois le cymbalum. Le saxophoniste, flûtiste Vinicius Dorin a également fait une performance de très haute qualité. Et on ne peut passer sous silence le percussionniste, Fabio Pascoal, qui fait son de tout, y compris de jouets musicaux en caoutchouc, du type Sophie la Girafe en plus kitsch.

Cheerleaders de Pierrick Pédron : une œuvre singulière qui décoiffe

Passé minuit, les amateurs se sont retrouvés pour écouter le quintette du saxophoniste Pierrick Pédron dans Cheerleaders, son album nommé aux Victoires de la musique 2012. Les cheerleaders, « majorettes » en français, sont aux États‑Unis ces équipes, le plus souvent féminines mais parfois aussi masculines ou mixtes, chargées de lancer le cheer, le « cri de guerre » des équipes de supporteurs dans les rencontres sportives et d’animer les pauses. Voir Pierrick Pédron en concert est toujours un grand moment. Cette soirée ne fait pas exception.

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Pierrick Pédron | © Jean-François Picaut

Le projet Cheerleaders est un projet ambitieux, vieux rêve d’enfance, de Pierrick Pédron. Dans sa version originale, il combine le quintette et une fanfare, ou plutôt un orchestre d’harmonie. Sur scène, les miracles de la technique ont permis de pallier l’absence de la fanfare.

Au fil des morceaux de l’album, on retrouve les qualités qui ont fait la réputation de Pierrick Pédron : la plénitude et la rondeur du son, l’engagement et l’énergie poussés à l’incandescence. Tout cela fait merveille dans cet album aux sonorités mâtinées de rock. Quelques plages rappellent le psychédélisme. On retrouve aussi quelques mesures aux sonorités orientales, souvenirs d’Omry (2009). Pour autant, les ballades ne sont pas absentes, ni les mélodies. L’une d’elles comporte un remarquable solo de Chris de Pauw à la guitare, qui évoque même la guitare classique.

D’autres morceaux ont permis d’apprécier les talents de la section rythmique : Laurent Coq (claviers), Vincent Artaud (basse) et Fabrice Moreau (batterie). La complicité de ce quintette, qui a maintenant de longues années de pratique commune, fait merveille.

Un concert à marquer d’une pierre blanche. 

Jean-François Picaut


Jazz sous les pommiers du 12 mai au 19 mai 2012

Renseignements : +33 (0)2 33 76 78 50

Billetterie : +33 (0)2 33 76 78 68

http://www.jazzsouslespommiers.com/

De 29 € à 6 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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