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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 17:42

 En direct de Jazz in Marciac 2012, notre envoyé spécial

 

Deux grandes dames
et un pianiste inspiré enchantent le festival


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


En deux soirées mémorables, Jazz in Marciac nous donne à entendre une des plus grandes voix de la tradition du chant afro‑américain et deux figures incontournables de la musique afro‑cubaine. C’est le bonheur du festivalier.

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Roberto Fonseca | © Jean-François Picaut

Mercredi 1er août 2012

Gregory Porter : le bûcheron dandy

Après quelques mesures d’introduction par le saxophoniste ténor, Gregory Porter fait son entrée. Le costaud débonnaire s’est fait chic. S’il n’a pas quitté le passe‑montagne, il arbore aujourd’hui chemise blanche et nœud papillon. Une pochette de soie orne la veste sable, qu’il remplit à craquer, portée sur un pantalon anthracite.

À ses côtés, Grand Windsor (piano) et Don Castle (tous deux remarquables au piano et au saxophone) ont remplacé les musiciens entendus à Vienne. Il s’avère rapidement que la sonorisation souffre d’un problème de réverbération, non résolu pendant toute la durée du concert. C’est Neville Malcom (contrebasse) qui en est le plus affecté, et c’est dommage car sa prestation semblait intéressante.

Est‑ce le problème de réverbération ou le choix du programme, nous avons du mal à retrouver le Gregory Porter que nous connaissions. Les morceaux rapides sont nombreux, et la voix y est traitée comme un instrument de l’ensemble. Dans un registre volontiers tonitruant, la furia l’emporte trop souvent sur la musicalité.

Nous retrouvons cependant avec plaisir Be Good, Black Night (occasion d’un beau solo de batterie) et 1960 What ?. La ballade consacrée au souvenir de sa mère est agréable. God Bless the Child en bis résume bien l’impression du concert : plus de professionnalisme que d’âme.

Dianne Reeves et l’Orchestre national Bordeaux‑Aquitaine : comment soulever les foules

Les grands orchestres (celui‑ci ne comporte pas moins de 118 musiciens) ne font pas peur à Dianne Reeves, qui a chanté sous la direction de Daniel Barenboïm avec le Chicago Symphony Orchestra et avec le Berlin Philharmoniker dirigé par Sir Simon Rattle. La grande dame commence donc en beauté par une pièce qui illustre sa capacité à passer sans effort de la puissance à la légèreté, tout en scattant sur tout le spectre de sa très large tessiture. D’emblée, le public est conquis et son enthousiasme ira croissant.

Sous la direction énergique et très expressive de son chef, Kwamé Ryan, l’Orchestre national Bordeaux‑Aquitaine se surpasse, et les musiciens de Dianne Reeves (Peter Martin au piano, Reginald Veal à la contrebasse et à la basse, Terron Gully à la batterie) sont à la hauteur de leur réputation. Le concert se déroule comme en état de grâce.

La ballade Speak Low est l’occasion d’un beau dialogue avec les cordes de l’orchestre. Le duo avec Gregory Porter, invité sur un titre et c’est une première, à tout à fait l’allure d’un grand dialogue amoureux, dont Dianne Reeves, comme elle aime à le faire, improvise en partie le texte. On retrouve un magnifique Lullaby rapide, hélas perturbé par quelques soucis de micro. Embrace Me donne lieu à une belle intervention du piano tandis que contrebasse et batterie s’en donnent à cœur joie sur un morceau latino introduit a cappella. On ne saurait tout citer.

Le concert s’achève par une ovation debout véritablement triomphale, mais les bis vont encore porter l’incandescence à un niveau plus élevé. Deux, trois, quatre… on ne les compte plus ! Dianne Reeves et ses musiciens se donnent à fond. Le public est à l’unisson et chante volontiers quand on le sollicite. La joie rayonne sur tous les visages.

Yo de Roberto Fonseca : la joie du partage

À trente-sept ans, Roberto Fonseca, sans doute le plus célèbre des jeunes pianistes cubains, nous livre avec Yo, son nouvel album chez Jazz Village / Harmonia mundi (2012), un véritable manifeste, quintessence de son héritage cubain, de ses racines africaines et de leur confrontation aux musiques d’aujourd’hui. Un régal.

Sur scène, évidemment, on ne retrouve pas la totalité des quinze artistes qui ont prêté leur concours à la réalisation de Yo. Les miracles de l’électronique et de l’informatique y suppléent parfois, mais ce n’est pas le plus intéressant du concert, plutôt une concession à l’époque comme la tendance à délivrer un son tonitruant. Le charme de Fonseca, c’est sa présence sur scène, alliance du talent, de la décontraction, d’une véritable gentillesse et d’un évident bonheur de jouer qu’il partage avec ses musiciens, notamment avec Baba Sissoko (percussions africaines, dont le tamani qu’il pratique en virtuose et le ngoni).

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Omara Portuondo | © Jean-François Picaut

Ce soir, nous avons particulièrement apprécié 80’s, une pièce où piano, clavier électrique et percussions se livrent à une joute sur des rythmes endiablés. C’est aussi l’occasion d’un beau solo de guitare pour Jorge Chicoy comme dans Chabani au début également endiablé où s’illustrent aussi Ramsès Rodriguez (batterie) et Joel Hierrezuelo (percussions cubaines). El Mayor est un hommage sensible de Roberto Fonseca à Luis Jesús Valdés Cortés, son frère aîné. Sur un fond de radio qui grésille (symbole important à Cuba), la pièce débute de façon solennelle et grave au piano, puis la contrebasse fait son entrée (remarquable intervention de Yandy Martinez comme dans ce morceau typiquement cubain, Quien soy yo ?, prestation pourtant à nouveau ternie par un halo de réverbération dans les graves) alors que le final en tutti déchaîne l’enthousiasme de la salle. Gros succès également pour Bibisa dont la partie vocale est ici tenue par Baba Sissoko (au lieu de Fatoumata Diawara sur le disque), également remarquable au ngoni. Cette pièce de Baba Sissoko vous entre dans les oreilles pour n’en plus sortir.

Il faudrait tout commenter. On se contentera d’un conseil : précipitez‑vous au concert le plus proche de chez vous ou chez votre disquaire.

Orquesta Buena Vista Social Club et Omara Portuondo :
une légende sur scène

Bien sûr, l’orchestre mythique s’est en partie renouvelé, le temps fait son œuvre chez les musiciens aussi, mais les jeunes pousses forment avec les plus anciens un ensemble homogène qui n’a pas changé d’esprit. Le Buena Vista pratique avec bonheur une musique rythmée, à la palette riche en couleurs, propice à la danse. Le programme est conçu de manière à mettre en valeur successivement les solistes qui composent le groupe.

Rolando Luna est un pianiste très brillant qui a su rendre un hommage très sensible à Rubén González, l’initiateur du renouveau pour le Buena Vista, accompagné par le remarquable Pedro Pablo à la contrebasse. La jeune chanteuse Idania Valdés possède une voix d’alto puissante et au timbre chaud très prometteuse. Elle est également dotée d’une belle présence scénique. Les nombreuses interventions de Guajiro Mirabal à la trompette méritent d’être signalées pour leur pertinence et leur brio.

Mais, bien sûr, tout le monde attend la légende vivante, Omara Portuondo. Il est minuit passé quand elle fait son entrée, chaussée de ses espadrilles qu’on se retient d’appeler savates et saluée par une énorme salve d’applaudissements. Les bras sont amaigris, la démarche est prudente et lente, mais la dame esquisse néanmoins quelques pas de danse et même des poses qui ont été suggestives et ne sont plus qu’émouvantes.

Cependant, la voix reste claire, c’est à peine si le vibrato tremble un peu et si les notes les plus hautes sont tenues un peu moins longtemps. Surtout, Omara Portuondo, à quatre‑vingt‑deux ans, respire le bonheur d’être en scène et reste une incomparable meneuse de spectacle, au charisme intact, faisant chanter, se lever et danser la foule comme elle le veut. Son tour de chant de vingt minutes comporte aussi un moment très touchant quand elle chante avec son mari, un des guitaristes du Buena Vista avant de l’entraîner dans une danse de tendre complicité. Sa sortie de scène après avoir interprété quelques‑uns de ses tubes, dont Qui sas ?, est accompagnée d’une formidable ovation. En duo avec Roberto Fonseca (la complicité et l’affection entre eux sont touchantes), elle offrira en bis à son public un superbe et très émouvant Dos gardenias, qui fait chavirer la salle. La grande dame vient de montrer, une fois de plus, qu’elle n’a rien perdu de ses qualités d’émotion et de grande interpète dans ce registre. Chapeau bas devant une telle dame. 

Jean-François Picaut


Jazz in Marciac 2012, trente-cinquième édition

Du 27 juillet au 15 août 2012 à Marciac (Gers)

Réservations : 0892 690 277 (0,34 € / min)

Site : www.jazzinmarciac.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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