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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La visite des cousins
Pour terminer la semaine, Jazz à Vienne a invité Erikah Badu et Robert Glasper Experiment, deux représentants des nouveaux cousinages entre le jazz et les musiques actuelles. Et, bien sûr, le jour du Seigneur est toujours consacré à la célébration du gospel.
Robert Glasper Experiment
© Jean-François Picaut
Samedi 30 juin 2012
Robert Glasper Experiment : une nouvelle tentative de fusion
Les organisateurs misaient beaucoup sur Robert Glasper, généralement considéré comme une des étoiles montantes du piano. Lui‑même avait annoncé que, dans la formation restreinte du quartette, il reprendrait ce qui était transposable de son dernier album, Black Radio, et pour le reste, puiserait dans le précédent, Double Booked. En fait, le versant jazz a été largement absent de cette soirée, à l’exception du rappel qui a commencé par un long ostinato à partir duquel la mélodie s’est peu à peu dégagée, bel exemple de la virtuosité, du sens du rythme et de la musicalité dont peut être capable Glasper. Pour la suite, on est resté dans le domaine de ce qu’on appelle la nu soul, dont un public d’aficionados avait envahi l’orchestra du Théâtre Antique, manifestant sa familiarité avec le répertoire présenté.
Au premier plan du quartette, il faut saluer la performance de Casey Benjamin (saxophone soprano, chant et vocoder). Chanteur omniprésent, il s’est créé une voix très intéressante, même s’il a parfois tendance à abuser des effets à résonance métallique qui en acquièrent comme une valeur incantatoire. Le duo batterie-basse connaît de beaux moments, et le batteur montre une belle virtuosité aux baguettes. Quant à Glasper, son rôle paraît surtout de créer des climats. Il y réussit parfaitement comme dans ce morceau où il fait sonner son clavier à la manière d’un balafon. Au total, malgré l’enthousiasme des inconditionnels, ce concert laisse tout de même une impression d’inachèvement.
Erikah Badu : une prêtresse sulfureuse
La nouvelle diva est attendue de pied ferme par une horde de fans, des jeunes femmes souvent, qui piaffent d’impatience pendant l’entracte. Dès qu’elle apparaît, nimbée d’une lumière surnaturelle, coiffée d’une perruque filasse se terminant par une tresse façon pionnière de l’Ouest, dans sa tunique de toile imitant le tissage paysan, c’est le délire. Aux premières notes, le public de l’orchestra chante en chœur et se met à danser.
Sur une musique très musclée servie par un personnel nombreux (six musiciens dont deux percussionnistes, quatre choristes et un préposé à l’électronique), Erikah Badu pose une voix forte et expressive. La gestuelle et les lumières sont particulièrement travaillées dans les premiers morceaux. La dame y adopte des gestes christiques évoquant les prédicateurs évangélistes, mais elle y ajoute des gestes imprécatoires plutôt sataniques, n’hésite pas à dresser le poing, façon Black Panthers, sans négliger pour autant quelques postures clairement suggestives dans leur érotisme. La réaction du jeune public est immédiate. Ces effets tendent à s’estomper quand le concert progresse. S’il n’y avait qu’un reproche à faire à ce spectacle, qui évolue entre le tonique et le sophistiqué, ce serait que le batteur charge trop la pédale de grosse caisse, le plus souvent.
London Community Gospel Choir
© D.R.
Dimanche 1er juillet 2012
Take 6 : de la musique pratiquée comme un jeu
Leur groupe a déjà un quart de siècle d’existence, et leur parcours est jalonné d’innombrables récompenses, mais ces six musiciens venus de l’Alabama respirent la jeunesse.
Leur répertoire a depuis longtemps dépassé le cadre étroit du gospel de leurs débuts. Ce soir, ils nous interpréteront, entre autres, du Prince, du Stevie Wonder et du Michael Jackson, allant même jusqu’à reproduire la gestuelle de ce dernier, jusqu’à ce qu’elle pouvait parfois avoir de suggestif…
Ce qui frappe dans ce groupe qui chante le plus souvent a cappella (il est parfois soutenu par un simple clavier), c’est le grand professionnalisme, allié à l’humour et au plaisir de jouer. Le public, même le plus jeune, est sensible à leur art de l’harmonie, à leur technique de reproduction des percussions et de la contrebasse, et aussi à leur gestuelle sur scène. Ces musiciens qui réconcilient tous les âges, sans la moindre démagogie, ont réussi à nous réchauffer le cœur dans ce Théâtre Antique noyé sous la pluie, toute la journée.
London Community Gospel Choir : la tradition vocale au goût du jour
Soutenu par un groupe musical étoffé et très présent (claviers, guitare, basse et batterie auxquels vient parfois se joindre le clavier du leader, Bazil Meade), le London Community Gospel Choir a depuis longtemps abandonné le seul répertoire gospel pour y ajouter le R’n’B et la soul, entre autres. C’est d’ailleurs cette coloration qui domine ce soir.
Les douze choristes (neuf femmes et trois hommes) et leur chef nous donnent un répertoire très rythmé et haut en couleur. Les trois femmes qui se produisent en solistes nous prouvent qu’elles ont non seulement de belles voix, mais de grandes voix et, sur ce plan, la chef de chœur mérite une mention toute spéciale. Ce concert n’a pas non plus été épargné par la pluie, mais l’enthousiasme du groupe était tel que beaucoup de spectateurs n’ont pas hésité à chanter, voire à danser, quand on le leur demandait. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Jazz à Vienne 2012, trente-deuxième édition
À Vienne (Isère) du 28 juillet au 13 août 2012
Festival Jazz à Vienne • 21, rue des Célestes • 38200 Vienne
Tél. +33 (0)4 74 78 87 87
Fax +33 (0)4 74 78 87 88
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