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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 19:48

Deux très grandes dames


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Après la courte pause du lundi, Jazz à L’Étage 3e édition reprend son cours et vise haut. Joëlle Léandre, la contrebassiste au parcours atypique, ouvre les festivités. Et, à peine a-t-on le temps de reprendre son souffle, que voici, pour lui succéder, Élisabeth Kontomanou, une des plus grandes voix actuelles.

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Joëlle Léandre | © Jean-François Picaut

Mardi 6 mars 2012

Joëlle Léandre : le service exclusif de la musique

« Et maintenant, voici Joëlle la Rebelle », c’est ainsi que Yann Martin annonce la grande contrebassiste Joëlle Léandre. Celle-ci annonce avec humour que nous allons assister à « une première mondiale » ! Et d’expliquer qu’elle n’a encore jamais joué à Rennes et que le programme est forcément inédit et le restera puisque son Solo n’est fait que d’improvisations.

Elle tient à ce terme d’improvisation et récuse fermement, bien qu’elle ait participé au mouvement free jazz, l’appellation de free music : « on n’est jamais libre avec un instrument », assène-t-elle. Vaste débat, philosophique, que celui des rapports entre contrainte et liberté : nous n’aurons pas l’outrecuidance de prétendre le trancher.

Joëlle Léandre attaque chaque morceau de cette suite d’improvisations comme on se jette à l’eau, ou plutôt comme le funambule se lance sur son fil, puisque c’est l’image qu’elle utilise volontiers. Le combat est visible, qui trahit, en même temps, l’entrée en concentration et une sorte de lutte physique ou de mise en condition avant d’aborder (d’affronter ?) l’instrument, cette contrebasse qu’elle appelle affectueusement « Ma grosse », compagne de cinquante années de vie.

Quand elle joue, mais elle ne joue pas, elle vit, Joëlle Léandre s’engage totalement : physiquement, intellectuellement, affectivement et sans doute sensuellement aussi. La voir et l’entendre pratiquer son art est une expérience intense. Elle tente de se rapprocher de ce qu’est pour elle un musicien idéal. Celui ou celle qui incarne, comme la Trinité, trois fonctions en une personne : l’artisan musicien qui pratique son instrument, l’improvisateur et le compositeur.

Son Solo de ce soir nous fait plonger au cœur de la contrebasse pour en ramener toute la musique dont elle est capable. Il y a là des mélodies que n’aurait pas reniées la lauréate du conservatoire qu’elle fut. Mais celle qui dit n’avoir découvert qu’à dix-huit ans le jazz – la musique qui l’a le plus bouleversée – et prétend avoir mis trente ans à désapprendre ce qu’elle avait appris, n’a pas oublié sa fréquentation des grands compositeurs contemporains : Stockhausen, Berio, Cage, Boulez, etc. En sollicitant son instrument à l’archet, en pizzicato, du plat de la main, du poing, du pied même, sur toute la longueur des cordes en amont et en aval du chevalet, c’est à un voyage vers l’étrangeté de l’intime qu’elle nous convie.

Comme naturellement, la voix vient bientôt se mêler au son de la contrebasse, et Joëlle Léandre visite ainsi la plupart des traditions vocales du monde. On y entend du chant occidental, on croit écouter une jeune fille qui psalmodie au bord d’un fleuve africain, un chant de travail intemporel, jusqu’au chant guttural mongol, en passant évidemment par le jazz avec des citations d’Armstrong et une variation sur Summertime, sans oublier le scat. On devine même un compagnonnage avec le slamdans la pièce finale, sorte de happening politique en forme de clin d’œil complice au public.

Caroline Rodor et Yann Martin peuvent être heureux : ce qui pouvait passer pour une programmation plus qu’audacieuse s’est transformé en un triomphe auprès du public présent.

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Élisabeth Kontomanou | © Jean-François Picaut

Mercredi 7 mars 2012

Élisabeth Kontomanou : l’émotion d’un chant authentique

C’est avec un programme largement tiré de son nouvel album, Secret of the Wind, à paraître le 12 mars chez Plus loin music, qu’Élisabeth Kontomanou se présente à Jazz à L’Étage. Sur le C.D., elle est accompagnée de la pianiste américaine Geri Allen. Ici, c’est James Weidman qui tient le clavier, un pianiste new-yorkais qu’on a pu entendre auprès d’Abbey Lincoln, Cassandra Wilson et Dakota Staton, comme auprès de Max Roach, Woody Herman et Archie Shepp.

Chanteuse de blues, « la source même de mon chant », dit-elle, elle interprète aussi du gospel et du jazz. Si elle date sa vocation, à l’âge de trois ans, d’une apparition de la Callas sur un écran de télévision en noir et blanc, elle raconte aussi avoir éprouvé un vrai choc en entendant Stevie Wonder. Son admiration va à Ella, Billie et Nina, mais aussi à Édith Piaf et Mahalia Jackson : des noms qui disent assez son degré d’exigence.

Secret of the Wind est vraiment un album de la maturité. La voix d’Élisabeth Kontomanou y atteint une sorte d’équilibre : puissance, couleurs et nuances, étendue de la tessiture, etc. Sa présence sur scène dans une longue robe noire et blanche, qui souligne le caractère sacré du concert est impressionnante. Et pourtant, quelle simplicité !

Au début du programme, Trouble of the World, un gospel traditionnel, fait passer un premier frisson dans l’assistance. C’est vraiment un genre dans lequel Élisabeth Kontomanou excelle. L’interprétation de Sometimes I Feel Like a Motherless Child, quelques instants plus tard, ou de I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free (Billy Taylor/Dick Dallas) le confirmera, de même que le très beau Where You There.

Cependant, elle est aussi à l’aise dans des styles très différents. Une très personnelle version de Summertime, ce soir, en est une bonne illustration. On pourrait citer également ses compositions, Every Body Was Born Free et Secret of the Wind, le titre éponyme de l’album. Son art s’accommode même d’airs plus légers comme ce L.OV.E. de Bert Kaempfert et Milt Gabler, qu’illustra jadis Sacha Distel, en français.

Élisabeth Kontomanou a ainsi tenu le public sous le charme pendant plus d’une heure trente et deux rappels avec seulement une courte interruption pour permettre à James Weidman de prouver, en interprétant une de ses compositions, qu’il n’est pas qu’un accompagnateur attentif et délicat.

Désormais, le festival va se diriger vers des musiques plus électriques avec la soirée blues du Carré Sévigné à Cesson-Sévigné (Pat Cohen et Pat Wilder) et surtout la soirée finale qui verra la création par Robin McKelle de son dernier album, Soul Flower, avec la participation exceptionnelle de Fred Wesley et Pee Wee Ellis, deux compagnons de James Brown. ¶

Jean-François Picaut


Jazz à L’Étage 3e édition, 2012

Du 2 au 9 mars 2011

À Rennes et dans diverses villes de Rennes-Métropole

Association Jazz35

http://www.jazz35.com

Festival Jazz à L’Étage

http://www.jazz35.com/index.php/jazz-a-letage-le-festival/la-programmation-par-jour-en-un-clin-doeil

Secret of the Wind, d’Élisabeth Kontomanou

Un album Plus loin music

Avec : Élisabeth Kontomanou (chant) et Geri Allen (piano)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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