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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 21:29

Pour une rhétorique de la jalousie

 

Après une mise à jour technologique, la seconde pièce d’Esther Vilar fait son retour au théâtre. De « Jalousie en trois fax », alors jouée à Lyon, à la présente « Jalousie en trois mails » présentée au Petit Montparnasse du 5 au 30 mai 2010, huit ans se sont écoulés. Toujours mise en scène par Didier Long, cette comédie dramatique n’a pourtant pas pris une ride. Nicole Croisille, sémillante septuagénaire, contribue avec finesse et drôlerie au lifting d’un spectacle qui, sans elle, aurait bien pu avoir un goût de déjà-vu.

 

Dès qu’apparaît l’élégante Helen, brillante avocate incarnée par Nicole Croisille, les ovations du public nous indiquent qu’elle est la vedette de la soirée. C’est donc cette actrice, tant attendue après plusieurs années de silence, qui vient faire résonner sur scène ses palpitations sentimentales. À ses côtés, ou dans son ombre, Margot Faure et Émilie Chesnais participent à la construction d’un trio féminin organisé autour d’un sentiment partagé : la jalousie. Quant à l’objet de cette jalousie, le fameux Laszlo qui est le mari d’Helen, il n’existe que par le discours féminin. Cette présence-absence manipulée par la verve, le sarcasme et la détresse du trio subit des distorsions grotesques.

 

L’intrigue possède tous les ingrédients de la comédie de boulevard. Trois femmes qui habitent dans le même immeuble sont successivement conquises puis quittées par le même homme, talentueux don juan des ascenseurs et des parcmètres. Mais les redoutables crêpages de chignon sont évités grâce à un ingénieux artifice : l’e-mail. Par ce biais, des joutes verbales sont substituées aux affrontements physiques et des argumentaires aux insultes grossières. Ce sont alors les mots qui héritent du venin des protagonistes, et ce poison est distillé avec un débit tel que l’absence d’action n’empêche pas la pièce d’être haletante.

 

nicole-croisille

Nicole Croisille

 

Thème romanesque et dramatique par excellence, la jalousie est ici abordée à travers le prisme particulier qu’Esther Vilar a développé par ailleurs, notamment dans ses essais. Moins engagé bien sûr que l’Homme manipulé ou que le Sexe polygame, Jalousie en trois mails propose un riche panorama de figures féminines, qui interroge la condition de la femme dans une société capitaliste contemporaine. En mettant en scène trois générations distinctes, trois univers socioprofessionnels différents et des personnalités fortement caractérisées, les clichés parviennent à être balayés. Bien loin d’un parti pris féministe, l’avocate d’âge mûr, la femme fatale architecte et l’étudiante bouddhiste, qui composent la pièce, sont toutes à leur manière des modèles d’accomplissement.

 

Que dire alors de l’obsession maladive de ces trois femmes, du dépit qui leur fait connaître la souffrance et l’autodépréciation ? Une célèbre maxime balzacienne fournira la meilleure réponse possible à cette question : « La jalousie des personnes supérieures devient émulation, celle des petits esprits devient de la haine ». En effet, prétexte à la recherche de puissance, la jalousie est le moteur d’une rivalité qui enferme chacune dans sa bulle virtuelle. Tour à tour mises en valeur grâce à un système de panneaux coulissants, les actrices ont toute latitude pour s’adonner à des morceaux de bravoure.

 

En cela, Nicole Croisille ne déçoit pas l’attente de ses admirateurs. Avec un charisme mêlé de sarcasme, elle leur parle une fois encore des choses de l’amour, crûment parfois, sagement toujours. Margot Faure s’illustre aussi avec brio dans cet exercice de monologues qui s’entrelacent sans jamais se rencontrer. Sensuelle et provocatrice, elle agace ou amuse, séduit ou rebute. Mais face à ces deux fortes natures, la jeune Émilie Chesnais frise la transparence. Adepte du tantrisme et d’autres pratiques exotiques pour un public occidental, elle crée une attente, déçue par sa fadeur.

 

La dernière partie du spectacle, où elle apparaît, clôt un ensemble plutôt bien construit par une pantomime essoufflée. Mais cela traduit peut-être le non-sens de l’itinéraire masculin, qui nous aura tout de même fourni une agréable intrusion dans les mécanismes obscurs de la jalousie. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Jalousie en trois mails, d’Esther Vilar

Mise en scène : Didier Long

Avec : Nicole Croisille, Margot Faure, Émilie Chesnais

Décors et costumes : Claude Plet

Lumières : Didier Brun

Son : François Peyrony

Le Petit Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris

www.petitmontparnasse.com

Réservations : 01 43 22 77 74

Du 5 au 30 mai 2010, du mardi au samedi à 20 h 30 et dimanche à 15 h 30

44 € │ 40 € │ 30 € │ 18 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

deashelle 04/11/2010 18:41



A Bruxelles, compagnie Argan 42


Une avocate d’âge mûr intelligente et
sensible, une femme fatale architecte -la vamp irrésistible et blonde en robe noire, chignon sensuel et bouche peinte se refermant sur une éternelle cigarette dans un penthouse de rêve,
 et l’étudiante bouddhiste en jeans, végétarienne. Trois générations.  Elles habitent le même immeuble.
Epouse ou maîtresses, elles partageront inéluctablement les palpitations et les affres de la jalousie pour le même homme. Ce Lazlo, est omniprésent dans leur monde intérieur mais absent de la
scène, sauf qu’il circule, habilement entre les étages, insaisissable.  Les empoignades se font à coup de mails, de véritables argumentaires pleins de
fiel, de poison et de verve : tour à tour des salves de perfidie, de désespoir, d’amour passionné tombent avec fracas dans les maibox. Les textes sont beaux, du Sacha Guitry version
féminine. La rivalité entre ces femmes révèle en chacune la mesure de leur passion pour le même homme et la douleur insupportable de l’abandon. Pas de clichés, un crescendo de souffrance et de
violence, boomerangs verbaux, bombes de détresse et de sarcasmes vengeurs.  Les monologues se croisent et se répondent sans jamais
réellement  communiquer entre eux, chacune se croyant pathétiquement  à l’abri dans sa bulle, jusqu’au
dernier moment, à l’abri dans la croyance folle d’être aimée. Mais les déconvenues sont d’autant plus cruelles, jusqu’à friser le suicide. L’une lit 
avec effroi le texte qu’elle vient de recevoir, l’autre livre ses pensées aux fenêtres ou s’adresse virtuellement à sa rivale, l’une lit son texte en l’écrivant rageusement, chaque fois l’émotion
est au paroxysme mais pas de confrontation réelle, ni de bagarre, le sentiment n’en est que plus aigu. La voix de " l'autre" est prisonnière de l'écrit, comme un moustique coincé dans un microscope. C’est donc le verbe qui se charge
de la vérité de l’émotion. Et de l’évocation des ravages du temps… mais les femmes, statistiquement, ne sont-elles pas gagnantes ?  D’un bout à
l’autre, la jalousie est disséquée avec brio jusqu’à la scène finale où paradoxalement il sort une véritable surprise rhétorique voluptueuse.  Exaltation. Vive l’intelligence …


Le spectacle est aussi dans la salle : des spectateurs masculins, totalement inconscients des dangers des relations extraconjugales ont les yeux qui brillent, le
sourire flottant,  et se trémoussent d’une fesse sur l’autre. J’en ai vu saisir leurs accoudoirs et se lever à demi, transportés par le bonheur
imaginaire de se sentir Lazlo – quelle erreur! – et des femmes soupirer d’aise quand à son tour la maîtresse, femme fatale « tombe »…


Rosalia
Cuevas, Carole Weyers et Cloé Xhauflaire sont toutes trois, solaires!


 



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