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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 13:28

Chef-d’œuvre au noir


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Héritiers de Thomas de Quincey, les surréalistes tenaient le crime comme l’un des beaux-arts. Ainsi, à la suite de la découverte d’une femme assassinée et démembrée rue Saint-Denis au début de l’année 1928, Robert Desnos décide-t-il de consacrer pour le journal « Paris matinal » une série d’articles à des criminels sadiques, dont celui qu’il considère comme un « génie du mal », Jack l’Éventreur. Ces textes à l’écriture aussi ciselée que leur thème est morbide sont aujourd’hui magnifiés, avec une folle audace, par la talentueuse compagnie Dedoka.

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« Jack l’Éventreur » | © Merlin Brenot

Qu’il en fallait, de l’audace, pour oser ce pari fou ! Jouer un spectacle, presque du début à la fin, dans le noir. Mais quel meilleur moyen d’illustrer cette plongée dans les ténèbres de l’âme humaine ? Quel meilleur moyen de faire perdre au spectateur ses repères, alors qu’on le fait pénétrer dans le royaume du mal absolu – anonyme, gratuit et sauvage ? Quel meilleur moyen, aussi, de restituer aux paroles du poète leur puissance ? Car alors, entre frêles lueurs et apparitions fantomatiques, nous avançons à tâtons, seulement guidés par l’éclat d’une langue à la fois raffinée et cruelle.

Rien ne nous est épargné du calvaire de ces femmes qui, une nuit, auront eu le malheur de croiser le chemin de celui qui ne restera à jamais qu’un surnom. Dans une langue d’une précision diabolique, littéralement chirurgicale, sont décrits dans les moindres détails les stigmates du martyre qu’elles ont dû endurer. Le contraste entre le soin extrême avec lesquels les mots sont choisis et le tableau d’horreur qu’ils dépeignent est saisissant. Le langage devient comme un second meurtre, les mots pénétrant la chair aussi froidement que la lame de Jack. L’illustrer plus avant, c’était courir le double risque du gore grand-guignol et de l’affadissement.

La pénombre se fait

Après un bref préambule mené par Sylvain Meillan (violoncelle et chant) et Armelle Gouget (celle-ci, un masque de poupée inquiétant sur le visage, court sur place à en perdre haleine), la pénombre se fait. Le temps que les yeux s’accommodent, apparaît, dans un pâle halo, allongé sur le sol, le narrateur (Nicolas Rivals) : Robert Desnos a été contacté par un mystérieux informateur, qui prétend pouvoir lui faire des révélations sur le légendaire assassin.

La pénombre devient alors le théâtre d’un jeu cauchemardesque et sublime. Un dialogue d’une rare inventivité se noue entre celle-ci et une lumière si agonisante qu’elle ressemble à peine à elle-même. Entre-deux crépusculaire, frontière trouble entre deux mondes : lieu idéal pour qu’ait lieu l’évocation de Jack le démon. Évocation, non pas illustration : quelques tableaux mis à part, comme celui où, pendant que Nicolas Rivals décrit le cadavre d’une victime, Armelle Gouget est étendue sur une planche comme sur une table d’autopsie, la mise en scène se développe comme une mélodie contrapuntique explorant les non-dits du récit.

Des acmés de tension

En dehors des jeux de lumière (flashes soudains, projecteurs blafards, ligne de feu, lampe-torche et lampe de chantier sous-alimentée), la mise en scène use de procédés sensoriels simples, mais d’une remarquable efficacité : la voix du narrateur se déplace, la musique (violoncelle et flûte japonaise) entêtante, angoissante, met les nerfs à vif, génère des acmés de tension. Des cris et des bruits soudains déchirent les ténèbres opaques. La relation entre le narrateur et Armelle Gouget, femme-objet sculpturale et tragique, est travaillée avec soin. Évoquant l’inextricable entrelacement d’Éros et Thanatos, elle génère un érotisme magnétique et malsain.

On ressort de cette pièce émerveillé par tant d’habileté technique et sonné par la puissance de ce songe éveillé. Les descriptions de Desnos, le trouble jeté par la mise en scène de Vincent Poirier vibrent encore en soi longtemps après qu’elle s’est achevée. La seule limite que je perçois à ce spectacle exigeant, qui n’est pas destiné à tous les publics, tient en ce seul petit mot : pourquoi ? Pourquoi aller voir un tel spectacle ? Jouer le jeu de la complaisance évidente de Desnos pour les crimes, les boucheries de Jack l’Éventreur, se laisser séduire par son esthétisation poétique du Mal, c’est déjà en devenir les complices. Est-ce prendre conscience, de manière cathartique, que sommeille en nous un abominable criminel ? Ou ne faisons-nous que suivre le penchant d’un voyeurisme glauque ? À moins que, parfait miroir, ce spectacle ne fasse que renvoyer notre inconscient… 

Vincent Morch


Jack l’Éventreur, de Robert Desnos

Compagnie Dedoka

http://www.cie-dodeka.fr/#

Mise en scène : Vincent Poirier

Avec : Nicolas Rivals (comédien), Armelle Gouget (danseuse), Sylvain Meillan (musicien)

Musique originale : Sylvain Meillan

Scénographie : Tramber Regard et Vincent Poirier

Lumières : Charles Altorffer et Vincent Poirier

Son : Amélie Polachowska

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

http://www.lucernaire.fr/beta1/index.php?option=com_content&task=view&id=1287&Itemid=52

Du 23 janvier au 16 mars 2013, du mardi au samedi à 21 heures

Tout public à partir de 15 ans

Durée : 1 h 10

30 € | 25 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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