Vendredi 9 novembre 2012 5 09 /11 /Nov /2012 22:38

Une mémoire accidentée


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Avec « J’avance et j’efface », le Théâtre à cru nous entraîne dans un Japon de fantaisie, terre inconnue, où les codes de la narration et de la logique s’abolissent pour laisser place à l’imaginaire et aux émotions. Un spectacle plein de trouvailles et de rires pour une histoire grave. Volontairement désorientant, mais très intéressant.

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« J’avance et j’efface » | © Isabelle Vignaud

À neuf ans, Stirs a eu un accident de voiture. Depuis, il a une mémoire de trois petites minutes. Pour le protéger d’un monde qui change sans cesse, ses parents l’envoient bien loin, au pays du Soleil-Levant. Là, il grandira, il vieillira auprès de sa nourrice, Asaki, dans un ordre immuable. Ça, c’est l’histoire telle que tout le monde peut la raconter : avec des causes et des effets, un fil qui nous conduirait du début à la fin. Le problème est que tout le monde peut la raconter… sauf Stirs, précisément. Car comment raconter l’histoire d’une vie, fût‑ce la sienne, quand on n’a pas de mémoire ?

Le Théâtre à cru, nous donne à voir cette exclusion‑là : Stirs écoute, regarde l’histoire de sa vie. Il s’approche du plan où une autre la dessine, il ouvre des cartons dans lesquels une autre a pris le soin d’ordonner ses souvenirs, il les regarde, tandis qu’une autre leur donne sens .Même le passant en sait plus que lui sur ce qu’il doit faire. Mais Alexis Armengol et son équipe vont plus loin : ils nous mettent en effet dans la peau de Stirs. Spectateurs comme lui de l’histoire, nous voilà, le temps de la représentation, émerveillés comme on peut l’être quand on a neuf ans, riant alors que nous pourrions pleurer. Perdus aussi, souvent.

Impossible, de fait, de suivre le fil du récit. Il est trop souvent coupé. Stirs ne peut induire, faire des liens. Il dispose juste de trois minutes pour ressentir. C’est pourquoi le spectacle fait prévaloir les émotions sur la logique. Par ailleurs, quand tout s’abolit, seule l’image appelle le souvenir depuis l’abîme… De là, sur scène, l’importance de celle‑ci sous les formes les plus variées : vidéos de moments, dessins animés ou pas. Et comme ce qui se fait est toujours déjà en train de s’effacer, ces images se font et se défont sous nos yeux. Le dessin de la petite famille unie de Stirs avant l’accident, par exemple, se délave et se dissout petit à petit. Chaque émotion, on le voit, trouve son expression et son médium. C’est un peu comme si tous les artistes, solidaires de Stirs, se liaient pour remplacer de la manière la plus juste sa mémoire défaillante. Le Théâtre à cru poursuit là son exploration pluridisciplinaire de la scène avec talent.

Perdus dans Tokyo !

On ne dira pas qu’un tel parti pris n’est pas perturbant, que les enfants (ni même les adultes) comprendront tout. Nous sommes trop habitués à une certaine logique. Alexis Armengol n’apporte ni consolation ni réponse. Seulement, les questions, à la différence des réponses, persistent, et bien plus longtemps que trois minutes. Il faut accepter l’expérience de la perte (y compris celle de la vie), car elle est au cœur de ce que nous propose le Théâtre à cru. Ce n’est pas un hasard si le seul moment de la vie de Stirs qui soit joué, le seul moment qui soit repris aussi, est celui où Stirs sort seul pour chercher des fleurs pour Asaki… et se perd. Ce n’est pas un hasard non plus si le spectacle verse alors dans un monde délirant de fantômes, et de boutons magiques, digne d’un manga ou de certains Miyazaki.

Perturbant, donc, parfois même dur (on reste quand même un peu estomaqué par la scène finale), mais plein de vie et d’allégresse. Si l’histoire de Stirs avait un traitement réaliste, elle serait déprimante. Mais, considérée de manière poétique et du point de vue de Stirs, elle est pleine de surprises. Les interprètes apparaissent et disparaissent et resurgissent, jouant avec une belle scénographie qui leur ménage des passages. Même chose pour les objets : voici qu’un tatami devient surface de projection, ou que le bus laisse place à une corde à linge fantastique. On est donc étonné.

Avec des craies de toutes les couleurs, dessiner les visages du bonheur

On rit aussi, par exemple du comico-tragique de répétition ou de la joie de vivre qu’expriment Stirs et la mystérieuse narratrice qui l’accompagne. Les deux comédiens qui les interprètent sont généreux dans leur jeu, et leur vitalité réchauffe le cœur. Laurent Seron‑Keller est un magnifique Stirs dégingandé, fin dans son jeu clownesque. De son allure gracile, de son rire en cascade, Camille Trophème semble, quant à elle, nous protéger de tout mal. Et quand le chagrin ou la joie sont indicibles, sa belle voix vibrante les chante. Beau boulot, donc, sensible et inventif. Si on a quelques réserves, on est heureux de penser qu’une si belle équipe se soit mis au service de la jeunesse. 

Laura Plas


J’avance et j’efface, d’Alexis Armengol

Théâtre à cru • 12 bis, rue Lobin • 37000 Tours

02 47 44 02 45

Courriel de la compagnie : theatre-a-cru@wanadoo.fr

Site de la compagnie : www.theatreacru.org

Conception et mise en scène : Alexis Armengol

Avec : Laurent Seron‑Keller, Shih Han-shaw, Camille Trophème, Frank Ternier ou Mélanie Loisel

Création du dessin d’animation : Shih Han-shaw

Piano, chant et composition musicale : Camille Trophème

Création de la vidéo d’animation : Frank Ternier

Réalisation de la vidéo d’animation : Frank Ternier ou Mélanie Loisel

Création et régie lumière : François Blet, Rémi Cassabé

Réalisation costumes : Linda Bocquel

Scénographie : James Bouquard

Création régie son et composition musicale : Frédéric Duzan

Diffusion, création et réalisation costumes : Audrey Gendre

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 8 au 24 novembre 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, représentations supplémentaires les mercredi et vendredi à 14 h 30, et le samedi 17 novembre 2012 à 17 heures

Durée : 1 heure

En partenariat avec le Théâtre de la Ville dans le cadre du « Parcours enfance et jeunesse »

Théâtre à cru est conventionné par le ministère de la Culture et de la Communication-D.R.A.C. Centre, la région Centre et la ville de Tours

Coproduction : centre dramatique régional de Tours, Théâtre Romain‑Rolland à Villejuif, La Halle aux grains-scène nationale de Blois, Théâtre Paul‑Éluard à Choisy‑le‑Roi

13 € | 11 €

Tout public à partir de huit ans

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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