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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 12:27

Molière et Mamie-Coud


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Laurence Masliah évoque avec « J’ai de la chance » la belle aventure de la maison de Moissac, refuge d’enfants juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Ode aux mots, façon oblique de combattre l’oubli, ce texte très riche n’a néanmoins pas encore tout à fait trouvé sa forme théâtrale.

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« J’ai de la chance » | © Nathaniel Baruch

L’envie de composer un personnage de grand-mère, une dernière bande-son où sont gravés les mots de ses parents, les mots de Molière… De tous ces ingrédients, Laurence Masliah a composé une pièce, J’ai de la chance, qu’elle interprète au Petit Paradis du Lucernaire. Tout un petit monde peuple cette œuvre : il y a d’abord, bien sûr, les pensionnaires de Moissac et leur formidable directrice, Macha. Mais on découvre ensuite Tacha, Nina et quelques autres femmes et filles de la famille du personnage principal, « Mamie-Coud » (encore nommée Germaine ou Mémère). Les fantômes du passé côtoient ainsi des générations de femmes d’aujourd’hui.

Laurence Masliah les incarne toutes. Dans un même flux de paroles, leurs voix s’entremêlent et même… s’emmêlent. En effet, on perd le fil parfois, d’autant que le personnage principal, Mamie-Coud, aime pataquès et digressions, que cette aïeule érudite est gagnée en outre par la maladie (d’Alzheimer). Cependant, se perdre dans les mots est ici une expérience empathique. Nous sommes de fait comme cette vieille dame juive qui aime les mots et les perd, qui est obsédée par la période de Moissac, mais a la mémoire qui flanche. Tantôt les mots reviennent en listes ou en bouquets, tantôt ils se débinent. De manière générale, le spectacle joue sur le rapport avec les spectateurs, c’est un de ses charmes. Par exemple, Laurence Masliah adresse la parole à l’un, recoud le bouton d’un autre. La minuscule salle du Lucernaire privilégie d’ailleurs cette relation intime.

Cette porosité exprime peut-être celle de la fiction avec la réalité. L’auteur a créé un personnage, mais elle s’est documentée sur Moissac et se nourrit en particulier du témoignage de ses parents. Elle semble entretenir sciemment l’ambiguïté en donnant à un de ses personnages les traits d’une comédienne (qui s’engage à jouer l’histoire des personnages de la pièce), et en nous faisant entendre la voix bien réelle d’un grand comédien (André Dussolier), que la grand-mère inventée par l’auteur adore. Il y a de bonnes idées, le texte est donc très riche.

Le nom des gens

Il l’est aussi car il célèbre les gens comme leurs noms, leurs mots. Mamie‑Coud parle en alexandrins, fustigeant ceux qui maltraitent la langue de Molière. D’ailleurs, elle récite des vers du Misanthrope. C’est que cette langue lui a sauvé la vie un jour, c’est que le prénom français de Germaine lui a évité la déportation. Il faut veiller sur les noms de ceux qui ne sont pas revenus, quand on a eu de la chance, n’oublier ni les noms ni les mots.

C’est justement pour cela que l’on aurait aimé que ces derniers soient davantage mis en valeur. Or on est un peu déçu par le décor comme par la mise en scène qui n’offrent pas assez d’appui de jeu à la comédienne. On a l’impression parfois que celle-ci s’agite sur le plateau de manière à donner vie aux mots de manière un peu artificielle. Par ailleurs, le texte paraît parfois trop récité : le naturel manque. Comme il est difficile de tenir seule la scène, de donner l’impression que la parole se cherche ! On sourit donc, on admire la connaissance que Mamie-Coud a de la langue de Molière mais on n’y croit pas tout à fait. 

Laura Plas


J’ai de la chance, de Laurence Masliah

Mise en scène : Patrick Haggiag

Collaboration : Marina Tomé

Dramaturgie : Mariette Navarro

Avec : Laurence Masliah

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Métro : arrêt Vavin et Édouard-Quinet

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 30 octobre 2013 au 4 janvier 2014 du mardi au samedi à 19 heures

Durée : 1 h 10

25 € | 20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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