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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 20:10

Martinelli s’attaque brillamment à « Ithaque »


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Jean-Louis Martinelli met en scène « Ithaque » de Botho Strauss avec une grande pertinence. En travaillant en particulier la dimension onirique de l’œuvre ainsi que le jeu entre notre époque et celle de la fable, il soutient la gageure d’en rendre la complexité. Si l’interprétation peut surprendre celui qui reste rivé aux figures homériques, elle touche et provoque la réflexion. Assurément, on assiste à un beau moment dramatique qui nous parle du plus fameux comédien de l’épopée, Ulysse le menteur, mais ne peut être réduit à une unique interprétation.

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« Ithaque» | © Pascal Victor

Non, Ithaque n’est pas une œuvre d’Homère. Non Ithaque n’est pas l’Odyssée : c’est bien plus subtil. D’abord, l’Allemagne, patrie de Botho Strauss n’est pas que le pays de Schliemann ou des philologues philhellènes. C’est aussi un pays qui a vécu dans sa chair la tourmente dévastatrice des mythes nationaux et la soif de revanche. Et quand Botho Strauss écrit en 1996, après des décennies de déchirement, l’Allemagne vit une autre étape de son histoire : la réunification et l’histoire et son cortège d’illusions. Ensuite, Ithaque est une terre et une communauté. La pièce commence quand le voyage s’achève. Le temps des héros est alors achevé, il reste à faire l’expérience amère du retour. Qu’on ne vienne donc pas reprocher à Jean-Louis Martinelli l’anachronisme ou l’infidélité. Le reproche n’a pas de sens.

À l’inverse, et sur ce point on serait tenté de rapprocher le travail du merveilleux Philoctète de Christian Schiaretti, le directeur des Amandiers sait creuser la matière du temps sans trébucher dans la chausse-trape d’une actualisation outrancière. Ainsi, contrairement à ce qu’on a pu affirmer, les prétendants n’incarnent pas la petite cour suffisante de notre bien cher président, c’est l’arrogance de ces petits roitelets qui dit toute notre époque et ses errements. Pas de reconstitution non plus. Les objets scéniques, la scénographie font simplement signe à l’Antiquité.

Jean-Louis Martinelli est très bien entouré

Et pour créer cet univers symbolique, Jean-Louis Martinelli est très bien entouré. Le travail du scénographe – comme celui de la costumière d’ailleurs –, est non seulement beau mais intelligent. De fait, une forme de dépouillement s’allie paradoxalement à une pléthore de trouvailles. Gilles Taschet structure l’espace de manière à faire sens. Par exemple, le décor rend tangible la distance entre les êtres, ou l’oppressante majesté du mythe. Le scénographe, à l’instar du metteur en scène, se coltine aux didascalies poétiques et presque impossibles de Botho Strauss et fait ainsi apparaître notamment le songe et le surnaturel. Les morts s’abîment soudain dans un obscur vertige, les femmes fragmentaires qui entourent Pénélope glissent furtivement comme des ombres tutélaires. Un Éden perdu revient à nos mémoires… Surtout, le travail sur le reflet, sur la lumière et ses vestiges crée une vibration particulière, donne une profondeur théâtrale au lieu et aux choses.

Comme il est audacieux de mettre en scène Botho Strauss, il est courageux de prêter son corps et sa voix aux idoles (brisées) que sont ses personnages. Charles Berling fait de son Ulysse un être souvent geignard, parfois veule ou violent, et que son fils remet en cause : il ose ainsi montrer l’homme derrière le héros. Ronit Elkabetz, quant à elle, a la prestance et la beauté d’une reine méditerranéenne. Sa voix aux modulations étranges peut déconcerter. On ne comprend pas tout. Il faut l’accepter, comme on consent à ne pas tout saisir d’une mélodie et à être simplement touché. En fait, chacun des personnages pose des questions au spectateur sur son rapport au mythe, ses attentes. Et l’insolite réveille.

Ithaque est donc un spectacle étrange et exigeant. D’une certaine manière, c’est une odyssée pour le spectateur. Il faut accepter l’errance et l’émerveillement, le chant des sirènes. Il faut s’embarquer ! 

Laura Plas


Ithaque, de Botho Strauss

Traduction française de Pascal Paul-Harang, L’Arche éditeur

Version scénique : Jean-Louis Martinelli

Mise en scène : Jean-Louis Martinelli

Avec : Charles Berling, Ronit Elkabetz, Clément Clavel, Jean-Marie Winling, Grétel Delattre, Sylvie Milhaud, Xavier Boiffier, Dimitris Daskas, Pierre Lucat, Nicolas Pirson, Pierre-Marie Poirier, Alessandro Sampaoli, Guillaume Séverac-Schmitz, Nicolas Yalelis, Joachim Fosset, Ninon Fachard, Caroline Breton, Adrienne Winling, Anne Rebeschini, Céline Balestra, Victoria Camargo, Aurélie Nuzillard, Marine Reiland, Basile Boisseau, Hammou Graïa (voix de Zeus)

Scénographie : Gilles Taschet

Création costumes : Ursula Patzak

Lumière : Jean-Marc Skatchko

Vidéo : Pierre Nouvel

Musique : Ray Lema

Coiffures, maquillages : Françoise Chaumeyrac

Assistante à la mise en scène : Amélie Wendling

Assistante costumes : Géraldine Ingremeau

Chorégraphie des combats : Grégory Loffredo

Travail vocal : Martine Joséphine Thomas

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7 avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre

Site du théâtre : www.nanterre-amandiers.com

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 7 au 30 janvier 2011 à 20 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 3 h 30

13 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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