Dimanche 26 juin 2011 7 26 /06 /Juin /2011 13:12

« Italienne scène » : « ce gai, ce fol ouvrage » (1)


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Place aux auteurs contemporains au Théâtre 13 ! Avant qu’une pièce de Jean-Luc Lagarce ne vienne clore le festival, Victorien Robert met en scène « Italienne scène », une comédie délirante de Jean-François Sivadier. Si tout n’est pas parfait, si on peut regretter notamment que la fougue écrase des nuances, le spectacle présente « un généreux et bordélique laboratoire d’humanité » (2), conformément à l’intention de l’auteur. Alors pourquoi bouder son indéniable plaisir ?

prix-theatre-13-2011-300 Un lieu : une salle de répétition. Un but : la représentation de la Traviata. Avec ça, une pléthore de personnages hauts en couleur. Il y a ainsi un ténor incapable de se taire, une chanteuse incapable de ne pas tout problématiser, un chef d’orchestre sympathiquement despotique et incapable de s’entendre avec le metteur en scène, lui-même incapable de faire une critique franche. Tel est l’argument d’Italienne scène.

Peu ou pas d’intrigue donc, mais des personnages qui, mis ensemble, créent des cascades de situations, d’imbroglios jusqu’à la frénésie. Comme dans tous les opus de Sivadier, une figure se détache tout de même. Ici, c’est celle du metteur en scène. Antoine Markowsky essaie en effet vainement d’instiller un peu d’harmonie dans la cacophonie ambiante tout en y contribuant (situation à la Woody Allen). C’est bien connu, l’enfer, c’est les artistes ! Mais, de manière plus générale, on retrouve toutes les caractéristiques du travail de Sivadier à la scène : un joyeux bordel, une folle énergie associée à un travail choral, le surgissement de l’incongru et donc du rire. Tout ça, c’est beaucoup. C’est même toujours et volontairement trop.

Comme dans les Acteurs de bonne foi

C’est donc corollairement un formidable stimulant pour un jeune metteur en scène et… une gageure pour les comédiens. Pas facile d’assumer un texte écrit pour des bêtes de scène comme Nadya Vonderheyden ou Nicolas Bouchaud ! D’autant moins aisé que la mise en scène de Victorien Robert enfonce le clou : pas de dispositif vidéo, de scénographie tarabiscotée. Au contraire, le plateau est vide. À peine quelques guirlandes suspendues évoquent-elles le monde de Violetta (3). Ne restent sur scène qu’un indispensable piano de répétition, un escabeau, un projecteur. Par ailleurs, les « chanteurs » ne portent pas encore leur costume. Rien ne vient donc distraire de l’interprétation. Et pour ajouter à la difficulté, il s’agit de jouer des chanteurs, voire une régisseuse, qui s’essaient au théâtre. Comme dans les Acteurs de bonne foi s’imposent deux niveaux de jeu qu’il faut impérativement distinguer : le jeu forcé et maladroit, et le jeu naturel… de personnages qui, difficulté supplémentaire, sont ici pittoresques.

Alors, quel est le résultat ? Dans l’ensemble, ça marche. Car on frissonne devant la piètre interprétation de Violetta qui ouvre la pièce (premier niveau), puis on croit au personnage de Majeva qui l’interprétait (deuxième niveau). Et il en va de même pour les autres personnages. Bien sûr, on pourrait attendre davantage de nuances dans le jeu de Benjamin Brenière au début de la pièce. On peut regretter que le jeu de Mathieu Alexandre soit si véhément que sa voix s’étrangle au détriment de la clarté. Mais, à d’autres moments, les qualités des deux jeunes interprètes s’imposent et nous dédommagent amplement. Autre aspect plutôt réussi : la mise en exergue d’une des intentions du texte, à savoir la réflexion sur le statut du public. Dans Italienne scène, de fait, le public devient le chœur en répétition. C’est pourquoi on le sollicite, on le rassure et on l’amadoue. Or, si pour une question d’accessoires, il n’est pas évident de saisir d’emblée que les rideaux noirs de fond de scène s’ouvrent sur la salle d’opéra, la mise en scène offre, en revanche, des trouvailles qui soulignent l’implication du public.

Metteur en scène au bord de la crise de nerfs

On regrettera donc avant tout qu’un autre aspect de la pièce, la question de la création, reste trop dans l’ombre du rire et n’apparaisse vraiment qu’à la toute fin du spectacle. Certes, cette question se lit dans les affres de Markowsky, mais toujours sur le mode cabotin chez un personnage aussi dingue que les autres. Si bien que l’on perçoit mal ce qu’il défend bec et ongles : cette grâce qui naît quand on oublie de faire l’artiste pour faire entendre une œuvre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la figure centrale est celle du metteur en scène, miroir de l’auteur. Pas un hasard non plus si une des sources de la pièce est Elvire Jouvet 40 (4). Dans la figure de Jouvet, en effet, il y a cette exigence terrible et presque religieuse d’un théâtre dépouillé de l’artifice.

Sivadier présente Italienne scène et Orchestre comme une partition sur laquelle les comédiens seraient invités à improviser. Victorien Robert fait le choix de jouer allegro. Et l’on rit vraiment. On se souviendra des quelques apparitions désopilantes du chef d’orchestre (Thomas Nucci) pince-sans-rire, comme du bel aparté d’Alessandro (Benjamin Brenière) sur son maître de musique, ivre d’harmonie et de vodka. On gardera en soi alors l’image de cet homme qui voulut être Boris Godounov et le fut, sur un toit, quitte à en mourir de froid. Un spectacle riche, donc, à qui la jeunesse apporte la fougue et dont les imperfections dessinent les promesses. 

Laura Plas


(1) Citation empruntée au chant final du Mariage de Figaro.

(2) Citation de l’auteur extraite de l’article de présentation de www.theatre-contemporain.net.

(3) Personnage principal de la Traviata.

(4) Pièce mise en scène par Brigitte Jacque dans laquelle Jouvet tente impitoyablement d’amener une jeune comédienne à abandonner toute coquetterie pour jouer Elvire dans le Dom Juan de Molière.


Italienne scène, de Jean-François Sivadier

Éditions Les Solitaires intempestifs

Mise en scène : Victorien Robert

Avec : Mathieu Alexandre, Benjamin Brenière, Katia Ghanty, Élise Noiraud, Thomas Nucci et Maud Ribleur

Scénographie et création lumières : Céline Hervé et Agneshka Mercier-Koszorowska

Costumes : Coralie Robert

Musique : Giuseppe Verdi

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Site du théâtre : www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

Vendredi 24 juin 2011 à 20 h 30 et samedi 25 juin 2001 à 19 h 30

Durée : 1 h 30

16 € | 12 € | 6 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2013 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 1 commentaires
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