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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 22:49

Une trop discrète Ismène


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


« Ismène » est la création d’une œuvre originale de Georges Aperghis inspirée par le poème de Yannis Ritsos. Un opéra pour voix seule, une performance pour un corps et les éléments naturels, qui revient aux sources antiques du théâtre. Avec une sophistication extrême.

Yannis Ritsos, auteur grec mort en 1990, a consacré une grande partie de son œuvre à la mythologie classique. En confrontant ces traditions plusieurs fois millénaires à notre monde d’aujourd’hui, il a en effet créé des personnages auxquels on peut s’identifier. Il en a aussi réhabilité d’autres, aux confins des mythes fondateurs. C’est le cas de la sœur d’Antigone, qui prend enfin la parole sur scène.

Ismène n’est en effet pas entrée dans la légende. Contrairement à Antigone, qui s’est opposée à la loi de son oncle, le roi Créon, pour réparer la honte infligée à son frère, injustement privé de sépulture. Se dressant dans toute sa jeunesse pour dire non, Antigone incarne la figure féminine de la résistance. Elle demande à sa sœur un acte de courage et de foi. Le sacrifice ou la fuite. Mais Ismène aime trop la vie pour succomber à l’idolâtrie du sang. Tandis qu’Antigone accomplit son destin d’héroïne tragique, Ismène n’accède donc pas à l’immortalité.

Bien des siècles plus tard, Ritsos nous présente cette dernière dans une longue méditation. Ismène a vécu. Il est temps pour elle de mourir. Au fil d’un long dialogue intérieur, telle une jardinière de la mémoire, elle cultive les souvenirs de son enfance. Face à son auditeur muet, elle tente un ultime geste de désir, de vie… pour mourir enfin. Car d’avoir ainsi préféré une existence « normale », elle ne peut pas disparaître du monde des vivants comme son héroïne de sœur. Un peu à la façon des contes, Ristsos introduit alors un jeune homme qui ranime le désir endormi. Pulsions de vie. Pulsions de mort. Avec sérénité, malgré ses blessures, Ismène peut s’éteindre doucement. Et non de façon brutale, comme Antigone.

Il n’est guère étonnant que Georges Aperghis, compositeur grec, grande figure du théâtre musical, ait été inspiré. Son livret laisse parler les mots, chanter les sons et voir les images. Privée jusque-là de paroles, Ismène parle beaucoup. Comme une vague lente, gonflée par le souffle, les sons forment des mots qui prennent sens peu à peu avant de se déliter. La voix, comme un faisceau lumineux, subit une quantité de déclinaisons : elle est parlée, chantée, traversant tous les intermédiaires. Entre ces longs soliloques troués de plages musicales, Ismène accomplit des rites qui nous ramènent à ces temps ancestraux où les dieux n’étaient jamais très loin.

« Ismène » | © Michel Boermans

Miroir de l’âme

Comme espace unique de jeu, le grand bassin d’eau en carré devient une subtile incarnation de l’univers mental. Cette eau, dans laquelle Ismène baigne constamment, évoque les fontaines du jardin, le palais désert, la solitude. Images en direct, répétées, projetées : cette brillante déclinaison de possibilités visuelles est en adéquation avec les facettes du personnage. Formidable miroir de l’âme ! Les autres éléments sont également très présents : le feu apporte un contrepoint chaleureux et vivant à l’aspect technologique ; l’air varie les mouvements ; la terre transforme le personnage de chair en statue.

Une proposition audacieuse

La chanteuse Marianne Pousseur, remarquable interprète de répertoire contemporain, ne craint pas de prendre des risques. Mise en scène par Enrico Bagnoli, qui l’éclaire aussi avec discrétion, ils sont tous deux à l’origine du projet. Prêtant sa diction singulière à cette œuvre écrite pour elle, elle explore ses facultés expressives, elle fait preuve d’un réel engagement. Mais nue, de bout en bout, Marianne Pousseur est plus à l’aise avec son instrument vocal. Censée incarner la sensualité face à l’intellectuelle Antigone, elle peine à faire prendre corps à Ismène. Elle réveille les sentinelles engourdies de sa mémoire, elle fouille dans les replis de son âme, mais se glisse, hélas sans délice, dans les interstices de ses fantasmes. Nous sommes loin de la catharsis des passions !

Du coup, malgré une scénographie particulièrement réussie et un travail vidéo comme toujours remarquable de Guy Cassiers (aussi collaborateur à la mise en scène), l’émotion manque cruellement à cette performance. Les idées priment trop sur les sensations. Est-ce à cause de la sophistication des moyens ? Le traitement des sons et des éclairages comme des ondes en vibration n’est pas d’une perception forcément aisée. L’approche très directe du corps, des odeurs, de la lumière, des sons – pourtant revendiquée par l’équipe – est artificielle. Avec ces glissements continuels d’un univers sensoriel à un autre, on peut certes être sidéré par la beauté plastique des images. L’ombre et la lumière, en perpétuelle évolution, fascinent et rendent éblouissante cette incursion dans les interstices du visible et du temporel. Mais cette performance ne touche pas comme Ismène aurait dû nous toucher. Subtilement – en toute discrétion – mais sûrement. En plein corps. 

Léna Martinelli


Ismène, de Yannis Ritsos

Traduction française : Dominique Grandmont © éditions Gallimard

Musique originale : Georges Aperghis

Khroma • 12, impasse des Combattants • B-1081 Bruxelles • Belgique

www.khroma.eu

Conception : Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli

Espace, lumières et mise en scène : Enrico Bagnoli

Dramaturgie et collaboration à la mise en scène : Guy Cassiers

Avec : Marianne Pousseur

Son, décor sonore : Diederik De Cock

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. Nanterre-Préfecture

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Réservations : 01 46 14 70 00 | 01 53 45 17 17

www.festival-automne.com

www.nanterre-amandiers.com

Du 26 novembre au 3 décembre 2009 à 21 heures, relâche les 29 et 30 novembre 2009

Durée : 1 h 15

25 € | 12 €

Le texte est publié aux éditions Gallimard (le Mur dans le miroir suivi de Ismène, collection « Du monde entier », 2001)

Tournée

– le 6 décembre 2009, E.S.P.A.L.-scène conventionnée du Mans, 02 43 50 21 50

– du 16 au 20 mars 2010, Théâtre de la Balsamine de Bruxelles, dans le cadre du festival Ars musica, 32 2 219 26 60

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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